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Interview de Jean-Marc Wiederrecht de la société Agenhor

16 décembre 2013

Cinq montres finalistes du Grand Prix d’Horlogerie de Genève portaient sa patte et pourtant il reste méconnu du grand public. Jean-Marc Wiederrecht et sa société Agenhor (Atelier GENevois d’HORlogerie), créée en 1996, est un maître horloger discret mais exigeant et passionné à l’origine (avec ses 26 collaborateurs) de quelques très beaux modules de lecture alternative du temps et indications astronomiques.

Comment avez-vous démarré ? 
J’ai terminé ma formation d’horloger en pleine crise du quartz en 1972. Mon premier et seul employeur était la maison Châtelain chez qui je suis resté trois ans. Cette société faisait de l’assemblage et de l'emboîtage pour l’industrie horlogère. Je me suis ensuite mis à mon compte en 1978, me spécialisant sur l'assemblage de mouvements extra plats et le squelettage de ces mêmes mouvements.

Mon premier défi, et ma première réalisation, était un module de phase de lune. Il devait pouvoir être intégré dans un boîtier préexistant, ne devait pas excéder 0.60 mm d'épaisseur et devait pouvoir être réglé par la couronne du mouvement de base ! A cette même époque je faisait partie de la Société des Cabinotiers à Genève dont les membres étaient des horlogers et des spécialistes des arts horlogers, certains devenus célèbres depuis. Les échanges d'idées avec ces professionnels passionnés étaient stimulants et c'est à cette époque, entre 1987 et 1988, que j'ai développé mon premier quantième perpétuel rétrograde pour la maison Harry Winston.

J'ai pensé à l'indication rétrograde, car j’aimais l’idée d’une vision du début et de la fin d'un temps donné. C'est devenu ma spécialité. Je l'ai appliquée sur diverses indications de temps, les secondes étant les plus difficiles à réaliser. En effet, la moindre modification à la fin d'un rouage provoque des perturbations de marche importantes.

En plus des modules, proposez-vous également des mouvements de base ? 
Pour le moment je préfère me concentrer sur les modules additionnels. Un mouvement de base, de conception simple et économiquement viable, qui de plus répond aux exigences de qualité et de fonctionnement actuels, n’est pas facile à mettre au point. Beaucoup se sont cassés les dents dessus.

Pourquoi est-ce si difficile ? 
Les utilisateurs sont devenus très exigeants, pensant que les mouvements du passé étaient mieux conçus, ce qui n'est pas tout à fait vrai. Ils ne fonctionnaient pas aussi bien et n’étaient pas aussi durables que ceux généralement utilisés aujourd'hui et qui ont fait leur preuve. 
Il faut surtout rappeler que le développement d'un mouvement de base, qui soit à la fois fiable, précis, robuste et économique, exige un puissant outil industriel et des connaissances horlogères approfondies.

Vous avez plusieurs complications rétrogrades ou astronomiques, mais pas de produits plus sophistiqués tels qu'un tourbillon ou une répétition minutes…
Vous me donnez l'occasion de dire que je déplore la pléthore de tourbillons qu'on trouve maintenant sur le marché. C'est une surenchère à la complication, pas toujours judicieuse. Sa fabrication par des moyens d'usinage actuel enlève aux tourbillons et aux montres qui en comportent, l'image de savoir faire et d'exclusivité que leur conférait la prouesse de la réalisation manuelle de la cage.

Quant aux répétitions, à mon avis, elles doivent également pouvoir être créées en symbiose avec la fabrication du boîtier, dont l'or doit être idéalement frappé et façonné à la main.

Jusqu'à ce jour, j'ai préféré me consacrer à l'étude et à la réalisation de modules, dont plusieurs quantièmes perpétuels aux affichages originaux. Les complications astronomiques que j'ai réalisées, répondent, elles, à la volonté de réaliser des montres conçues comme elles l'étaient à l'époque des grands explorateurs, soit de réels instruments scientifiques permettant l'observation et l'interprétation de données astronomiques.

 

Je veux que les réalisations que nous développons soient pensées dans le respect de la tradition horlogère, et utiliser pour ce faire, à bon escient, les avancées technologiques. Je passe beaucoup de temps à penser les bases du métier. 
Ces réflexions ont débouché sur plusieurs brevets importants.

Une invention essentielle est le système de rattrapage de jeu d'engrenage. Grâce à la technologie de pointe maîtrisée par la maison Mimotec à Sion, il devient possible de produire des roues dont la forme des dents évidées permet de supprimer le jeu des engrenages. J'ai ainsi résolu le problème de vibration des aiguilles des affichages décentrés.

Livrez-vous les modules aux clients ou assemblez vous les mouvements dans vos ateliers ?
En règle générale, le client fournit le mouvement et nos horlogers font l'assemblage du module et le couplage du module sur le mouvement. 
Nous faisons l'emboîtage pour certaines pièces complexes, mais beaucoup plus rarement.

Combien de pièces faites-vous par an ? 
Nous réalisons environ 7'000 modules par an, par une progression constante que je tente de contenir. Il faut se rappeler que nos modules sont exclusifs, c'est-à-dire conçus et fabriqués spécialement pour chaque modèle. 
Nous travaillons de concert avec les clients et développons la mécanique en fonction du design qu’ils souhaitent avoir

N'êtes-vous pas frustré que les marques soient créditées du mérite pour les complications que vous avez créées pour elles ? 
L'important reste la diffusion de notre savoir et savoir-faire, qui se fait grâce aux clients ! 
Les choses changent cependant. Il y a le projet Horological Machine N° 2 de MB&F qui a demandé plus d'un an de développement. Le directeur et fondateur de MB&F, M. Maximilien Büsser, a pris le parti de communiquer les noms de tous ceux qui ont participé à la réalisation de ses pièces d'exception. 
Les sociétés avec lesquelles nous travaillons nous citent de plus en plus.

 

Qu’est ce que le fait de gagner le prix du meilleur horloger/concepteur au Grand Prix de Genève 2007 a changé pour vous ?
Cela m’a tout d'abord surpris car je suis toujours resté dans l'ombre et n'imaginais pas qu'autant de personnes me connaissaient ! 
Cela ne révolutionne pas tout, mais j'en suis très content, car ce prix donne encore plus de crédibilité à Agenhor et à tous ses collaborateurs. Il me conforte dans l'idée de continuer dans la direction que j'ai choisie.

Avez-vous déjà eu envie de lancer votre propre marque de montre ? 
L’envie est parfois là, mais développeur de mouvements et patron d'une marque sont deux métiers différents. Vous ne pouvez pas à la fois avoir votre propre marque et développer des complications pour des tiers. 
J’adore mon métier d’horloger et le développement des mécaniques dont j'ai fait ma spécialité. 
Avoir une marque à mon nom limiterait mes possibilités d'études. De plus, cela impliquerait communication et représentation, deux activités pour lesquelles je n'ai ni le goût ni les connaissances.

Quel regard portez-vous sur l’industrie horlogère aujourd’hui ? 
L'engouement montré aujourd'hui pour les produits horlogers, le développement des marques et la créativité auxquels nous assistons aujourd'hui sont très encourageants.

Je m'interroge cependant sur l'émergence de certaines marques sans réelles assises horlogères, sur l'accent mis sur les prouesses tous azimuts, phénomène encouragé par le monde financier florissant de ces dernières années. De plus, la difficulté de créer de nouveaux mouvements de base me déroute et m'inquiète. Les marques dépendent en effet de façon dramatique des rares mouvements de base disponibles sur le marché.

L'avenir de l'horlogerie, suisse en particulier, est conditionné par les moyens qu'elles engageront pour l'assurer. A mon avis, elles devraient porter tous leurs soins sur les artisans de l'art de l'horlogerie, les horlogers et leur savoir-faire, car il faut impérativement penser à la relève. Par les moyens financiers qui sont les leurs, les promoteurs horlogers qui se revendiquent de la tradition horlogère devraient investir massivement dans des projets de formation et dans les infrastructures de tous les niveaux de la chaîne de fabrication. Il est de leur devoir d'assurer la transmission de ce savoir-faire aux générations futures et de garantir la pérennité des métiers qui sont indispensables à la réalisation des montres qui font leur réputation. Ce devrait être leur principale préoccupation pour assurer, en toute indépendance, leur avenir commun. 

Avec nos sincères remerciements à Jean-Marc Wiederrecht pour sa disponibilité 

Par Alexandre GHOTBI - mars 2008 

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