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Interview de Denis Flageollet

17 décembre 2013

Après 20 ans d’expérience tant dans la conception que dans la réalisation de plus de 120 produits horlogers d’exception pour de nombreuses marques horlogères.

POUR HORLOGERIE-SUISSE.COM

Denis Flageollet a fondé en 2002 la Manufacture DE BETHUNE avec l’Italien David Zanetta, expert reconnu et conseiller de quelques unes des plus prestigieuses collections d’horlogerie du monde. 
Leurs expériences cumulées est probablement unique et permet une grande maîtrise des critères de l’art horloger. 
Dès la fondation de la marque ils se sont distingués par leur capacité à créer des garde-temps mécaniques à la pointe des technologies les plus récentes. Ils ont aussi démontré leur aptitude à concevoir une esthétique contemporaine.

Enfant, dans quel métier vous rêviez-vous ? 
Je n’avais pas de souhait précis mais je rêvais de parcourir des terres isolées, l’Antarctique et l’Himalaya me fascinaient, mes lectures oscillaient entre Jules Verne et Tintin avec un faible pour les idées folles du professeur Tournesol ou les inventions de Géo Trouvetou du journal de Mickey, j’essayais d’imaginer comment réaliser toutes ses machines.

Comment êtes-vous entré « en horlogerie » ? 
Je n’ai jamais eu d’autre environnement, un de mes premiers souvenirs est d’être à côté de mon grand-père au pied de son établi, je martyrisais un coucou de la forêt noire. 
Mon père travaillait à l’autre bout de l’établi où mon arrière grand-père avait travaillé avant eux. 
A l’âge où mon fils connaît les noms et les pouvoirs de centaines de Pokémon je connaissais le nom et la fonction des composants horlogers et de tous les outils qui ornaient l’établi familial. Quelques années après je changeais les ressorts et les axes de balancier des réveils.

Difficile, les années d’apprentissage ? Y a-t-il eu des moments de doutes ? Avez-vous eu envie d’arrêter ? Pourquoi avez-vous continué ? 
Quand je suis rentré au Technicum du Locle je me réjouissais de faire un travail manuel et technique mais je mentirais en disant que l’horlogerie était pour moi une passion. Par contre j’y ai découvert les machines outils : pour quelqu’un qui ne connaissait que la lime c’est rapidement devenu une passion, je voulais tout connaître et tout essayer. 
Le déclic de l’horlogerie ancienne m’est venu suite à une conférence présentée à l’école par Monsieur Antoine Simonin collectionneur et fondateur du Wostep, ensuite c’est monsieur Alfred Wild qui a continué à me faire découvrir avec passion l’histoire de l’horlogerie et les plus belles pièces qui l’ont marqué. Il était à l’époque vice président du MIH de la Chaux de Fonds et professeur de dessin technique au Locle. 
Quand j’ai pu travailler sur de tels objets au musée d’horlogerie du Locle et que j’ai découvert de près la qualité de travail que nos prédécesseurs ont réalisées, il n’y avait plus de doute pour moi je voulais accéder à la restauration des plus beaux objets horloger et bien naturellement il m’est venu aussi le rêve d’en construire. 
Depuis j’apprends chaque jour car l’horlogerie est une branche très vaste et même s’il y a eu quelques moments fastidieux pendant les années d’école, j’apprécie vraiment mon métier.

Avec le recul, quel conseil donneriez-vous aux jeunes apprentis horloger aujourd’hui ? 
Apprendre à regarder c'est-à-dire observer dans le détail pour acquérir une bonne capacité d’analyse, qualité indispensable pour réussir. Ensuite il faut commencer par le début, c'est-à-dire apprendre à se servir d’une lime d’un tour et d’une fraiseuse. 
Quand l’on sait réaliser une fourniture à la main on apprend à la respecter, on acquiert en même temps une résistance à l’échec car il faut souvent recommencer plusieurs fois même quand on n’est plus un débutant, on forge aussi la volonté et la patience indispensable à ce métier.

DB22 Power 
Première montre de la ligne sport, présentée en 2006, fonction heure minute indicateur de puissance, étanche à 100m, équipée du mouvement manufacturé DB2024.

Les côtés passionnants et rébarbatifs de votre métier ? 
C’est passionnant de pouvoir résoudre une grande diversité de problèmes, c’est des fois un peu rébarbatif d’essayer d’en éviter de trop nombreux qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’horlogerie.

Tous les jeunes horlogers rêvent de travailler sur les « complications ». Est-ce judicieux de s’y lancer le plus vite possible, ou faut-il parfaire ses armes sur des calibres de base avant ? 
Il est trop souvent oublié que l’horlogerie n’est pas faite d’un métier mais de nombreux métiers. 
Les aptitudes d’un régleur ne sont pas les mêmes que celle d’un cadraturier ou d’un acheveur. Il y a de plus de nombreux types de complications qui ont chacune des spécificités très différentes. Si un jeune horloger n’a pas l’intention d’être prototypiste ou de réaliser des pièces uniques, il peut très bien se spécialiser en tant que cadraturier dans une ou plusieurs sortes de complications sans maîtriser parfaitement le réglage ou l’achevage de l’échappement.

Au vu des millions de calibres mécaniques produits par année, l’industrie horlogère suisse aurait besoin de environ 500 nouveaux horlogers par an. Or les écoles n’en forment que 50 à 60. Pourquoi d’après vous, et comment faire pour susciter plus de vocations ? 
Pour la partie de la formation, l’industrie horlogère se relève difficilement du manque d’enthousiasme suscité par la crise horlogère des années 70. Les responsables des entreprises se sont concentrés essentiellement sur la reprise et le développement de la branche. Ils ont oublié ou n’ont pas réussi à maintenir la pression nécessaire auprès des autorités qui ont pendant ce temps supprimé des places de formation et surtout des métiers lié à l’horlogerie alors qu’il aurait fallu faire l’inverse. C’est à dire former plus de spécialistes dans chaque domaine plutôt que de former des généralistes qui ne sont que rarement opérationnel pour les vrais besoins des entreprises.

Pour s’en sortir il faudra certainement un traitement de choc avec d’importants moyens financiers et une grande volonté politique. 
Il faut à mon avis augmenter le type de formations en les spécialisant cela permettra d’augmenter la qualité en diminuant le temps de formation. Le nombre de jeunes intéressés à notre métier augmentera certainement. Si l’horlogerie à besoin de former 500 apprenties ou apprentis par année ce nombre devrait pouvoir se diviser en quelques dizaines d’acheveurs, de régleurs, de prémonteurs, d’emboiteurs, de finisseurs, de cadraturiers etc.etc… Quand ces métiers seront redéfinis correctement beaucoup de jeunes filles et jeunes garçons trouveront leur voie plus facilement et les classes seront certainement pleines. 
Quelques efforts sont déjà fait dans ce sens en Suisse et en France mais ils restent à mon avis anecdotiques.

Horloger et constructeur horloger, comment passe-t-on de l’un à l’autre ? 
Dans mon cas c’est en premier lieu mon intérêt pour l’horlogerie ancienne et la restauration de pièces exceptionnelles qui m’a donné l’envie de construire et de trouver des solutions innovantes. 
Pendant mon passage comme technicien au musée du Locle et dans mes premières années dans le métier j’ai eu la chance de rencontrer des horlogers à la retraite ou proche de celle-ci qui ont marqué les années 50 et 60 comme Fritz Robert Charrue, Ephrem Jobin, René Guigax, François Mercier, Charles Meylan, ils avaient tous l’envie de transmettre et m’ont tous motivé à aller toujours plus loin. 
Pour se lancer dans la restauration des plus belles pièces d’horlogerie il faut les comprendre à fond et avoir un grand respect pour les hommes qui les ont conçues, de là à concevoir soi-même il n’y a qu’un pas.

Mouvement automatique DB2024 


La philosophie d’étude des calibres DE BETHUNE est de supprimer les défauts connus depuis de nombreuses décennies en simplifiant la conception et en utilisant de nouvelles technologies appropriées aux besoins de notre art. Comme par exemple un spiral révolutionnaire utilisé dans les calibres De Bethune depuis 2004. Il est doté d’une courbe De Bethune brevetée qui permet, grâce à sa forme, un développement des lames ressort sans aucune contrainte. Elle remplace très avantageusement la traditionnelle courbe du spiral « Breguet », car en plus de sa grande performance réglante elle permet de diminuer l’épaisseur de 2/3 et évite toute déformation des spires lors des chocs

Etre horloger et manager de société en même temps, est-ce compatible ? Quelles sont les plus grandes difficultés ? 
C’est facile il faut être manager le jour et construire la nuit, non je plaisante ! 
Mais il faut absolument s’organiser des phases de calme pour construire. Le matin tôt est un des meilleurs moments pour l’établi. 
La possibilité de pouvoir déléguer une partie du travail sur une équipe de professionnels tous riches d’un (grand) savoir faire permet d’être plus efficace et de garder en tête les objectifs. Cela permet aussi de s’isoler pour une meilleure concentration.

THA puis DeBethune, de tout temps vous êtes vu comme un entrepreneur ? 
Oui pour moi l’entreprise est un formidable outil de travail c’est le seul endroit ou l’on peu regrouper des compétences qui sont complémentaires et les faire progresser dans le même sens. Mais comme tous les outils il faut en prendre soin, quand il n’est pas au top il faut l’affûter ou le changer.

Un ou deux de tes plus beaux souvenirs horlogers de ces dernières années ? 
La page blanche quand nous avons créé DE BETHUNE avec David.

S’il y avait un « style horloger Flageollet », quel serait-il ? 
Il existe totalement au travers de DE BETHUNE, on ne peut pas être designer et constructeur horloger en même temps le binôme David Zanetta et Denis Flageollet fonctionne à merveille car chacun pousse naturellement l’autre à la créativité.

J’ai sincèrement été extrêmement impressionné par toutes les premières mondiales horlogères que vous avez créées en si peu de temps chez DeBethune. Pourquoi cette frénésie de développements ? Quel est votre moteur ? 
Nos idées étaient très claires dés le départ, nous avions l’intention d’amener un renouveau à l’horlogerie mécanique, nous savions ce qu’il fallait faire, il suffisait d’y croire et de travailler à fond. 
Le programme était déjà complet à la base, en cours il s’est enrichi par des d’idées que l’on ne pouvait pas ignorer donc je m’y suis mis. Je ne sais pas m’arrêter et il y a encore tellement à faire !

Comment voyez-vous l’avenir de la profession ? 
Je fais confiance aux amateurs éclairés et aux personnes de goût pour reconnaître le travail de qualité et dicter la bonne direction à l’horlogerie. 
« Le marketing » des marques devrait pouvoir se baser sur des produits « solides » et être poussé à leur réalisation par la tendance d’un marché devenant de plus en plus positif à l’excellence. Dans ce cas l’horlogerie gardera forcément ses lettres de noblesses et beaucoup de jeunes horlogers et horlogères y trouveront satisfaction.

 

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