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Interview de Laurent Besse

17 décembre 2013

POUR HORLOGERIE-SUISSE.COM

Présentation de la société

En janvier 2004, Manuel Spöde et Laurent Besse créent la société "Les Artisans Horlogers"

Manuel Spöde, 37 ans Après avoir suivi une formation commerciale et pratiqué la gestion d’entreprise, ventes pendant plusieurs années, Monsieur Spöde a entrepris à l’age de 29 ans une formation d’horloger au WOSTEP où il a eu l’opportunité d’apprendre le rhabillage et restauration de montre de tout temps. 
Au terme de cette formation il a pratiqué ces nouvelles connaissances dans le cadre de diverses fonctions qui ont été de la création, développements produits en gérant un bureau de développement jusqu’à la responsabilité marketing et vente pour restructurer les activités commerciales de diverses sociétés.

Laurent Besse, 38 ans Après avoir suivi une formation de 6 ans à l’Ecole d’Horlogerie de Besançon, Monsieur Besse a fait ses premières armes à la Nouvelle Lémania, à la vallée de Joux. 
Par la suite, il a été sollicité par le groupe Vendôme pour le montage du département R&D mouvements avant de diriger une société de développement indépendante. 
Ensuite, il a eu l’opportunité de monter le département R&D pour une société du groupe LVMH avant d’être en charge de restructurations techniques et création de département R&D pour diverses sociétés.

Ils proposent via leur société, la création, le développements techniques, la gestion logistique de production, l'assemblage de mouvement/modules et l'emboîtage.

Ils font pour leurs clients, du "sur mesure".

La société compte 13 personnes réparties comme suit : 5 ingénieurs/dessinateurs, 4 horlogers, 1 logisticien/acheteurs, 1 responsable de projets, 1 secrétaire administrative et 1 controleur.

Différents brevets ont été déposé par Laurent Besse ou Manuel Spöde et sont consultable ICI

Interview de Laurent Besse

Quand vous étiez enfant, dans quel métier vous rêviez-vous ?

Mon premier souhait était de devenir pilote d’avion de chasse. Etait-ce seulement par goût du prestige et d’un plan de carrière exceptionnel ? Je ne sais plus. Mais mon parcours scolaire chaotique m’a vite démontré que, soit je m’adaptais à une structure faite pour une majorité avec ses règles d’apprentissage inhérentes soit, il fallait faire autre chose. Au grand dam d’une partie de mes professeurs, je suis resté sur le choix d’apprendre ce que je voulais quand je voulais avec le risque d’être en échec scolaire.

Comment est-vous entré « en horlogerie » ?

Par les Lego. 
Depuis mes premiers pas, je me suis échiné à faire et défaire des milliers de montages aussi divers, utopiques et improbables les uns que les autres. Au fur et à mesure des années, je me suis mis à faire subir à divers mécanismes des démontages et remontages plus ou moins heureux afin de comprendre et d’interpréter les mystères de la technique. De plus, mon père, alors en poste dans la capitale horlogère française, ramenait souvent à la maison des montres et des réveils achetés aux manufactures de la région par ses collègues afin de les remettre en état. 
Combien de pièces sont passées sous mon regard d’enfant éberlué et émerveillé de voir la petitesse et le fonctionnement de ces mécanismes ? Je ne sais pas. Mais le jour venu de faire le choix d’un métier, mes envies d’enfants de comprendre la technique et surtout de lever le voile du mystère sur ces mécanismes horlogers m’ont dirigé vers l’Ecole d’Horlogerie de Besançon. Il faut aussi reconnaitre que ma situation scolaire n’était pas brillante de part mon inadaptation au système et que cela m’a fermé beaucoup de possibilités plus « honorables ».

Difficile, les années d’apprentissage ? Y a-t-il eu des moments de doutes ? Avez-vous eu envie d’arrêter ? Pourquoi avez-vous continué ?

Non pas de doutes. Seulement des certitudes et un profond désir d’atteindre les buts que je m’étais imposés indépendamment de mes réussites scolaires. Pour moi, il était exclu de rester à un stade professionnel apathique. 
Mon plan était clair et assez ambitieux. Chaque étape, à ce jour, a été atteinte dans des délais plus rapides que mes prévisions.

Avec le recul, quel conseil donneriez-vous aux jeunes apprentis horloger aujourd’hui ?

De ne pas faire comme moi. 
Comme me le disait souvent mon professeur d’horlogerie en dernière année, Monsieur Chardon, « Besse, vous n’êtes pas un exemple à suivre et à prendre comme référence pour les nouveaux». 
Cette réflexion venait dans un contexte où il était dépité de voir ma réussite aux examens d’horloger alors que le peu de travail personnel me vouait à l’échec. 
Et cette situation perdurera encore quelques années pour l’obtention de mon baccalauréat et ensuite de mon brevet de technicien supérieur. Mes capacités d’analyse et de compréhension ont pallié à mon manque d’acharnement à suivre l’enseignement dispensé. 
Il faut travailler depuis la base pour pouvoir réussir sous peine de ne rien obtenir. 
Et surtout faire ce métier par amour, humblement et le vivre avec ses tripes sous peine de partir en retraite avec le goût amer d’un semi-échec de sa vie professionnelle.

Les côtés passionnants et rébarbatifs de votre métier ?

Les choses passionnantes, en étant un centre de création de plusieurs marques comme je le suis avec ma société, sont de devoir s’adapter à des visions, perceptions et approches de l’horlogerie radicalement dissemblables. 
Chaque projet est une remise en cause des acquis ainsi que de nouvelles choses à apprendre et à interpréter. C’est une source de motivation intellectuelle extraordinaire. Et que dire du plaisir jouissif de voir ses « enfants » sur le marché en se disant « J’y ai participé ». 
Le seul élément que je trouve lassant est celui engendré, assez bizarrement, par l’excellence des produits ETA. Effectivement, notre milieu, habitué à obtenir des produits mécaniques possédant peu de défaut, est actuellement en train de faire une remise en cause de sa politique mouvement pour plusieurs raisons. 
Ces raisons sont aussi bien marketing (Image de la marque) que politique (Interruption annoncé des livraisons ETA). L’incidence est la naissance d’un désir accru de faire ses propres mouvements manufacturés. Mais peu de personnes au sein de ces marques, à moins d’avoir vécu une mise au point d’un mouvement horlogers mécanique de très près, sont conscientes des implications, des efforts et du nombre d’écueil pour aboutir au produit final. 
Nous passons un temps énorme, avec les palabres inhérents, à faire comprendre que depuis un dossier de plans qui définit des milliers de paramètres d’une extrême complexité, nous devons franchir toutes les étapes de débogage des plans, des principes techniques, de contrôle, de fabrication, de montage, de fiabilisation etc. avant d’obtenir un produit au plus proche des attentes. Et que celui-ci, comme tout produit, possède des points forts et aussi des points faibles. 
Avec plus de pragmatisme, comment voulez-vous rivaliser avec les rares sociétés (Comme ETA par exemple) ayant des décennies de recul sur leurs produits mécaniques et un outil de production (avec son personnel) extraordinaire et d’une compétitivité hors du commun ? Je vous laisse juge.

Tous les jeunes horlogers rêvent de travailler sur les « complications ». Est-ce judicieux de s’y lancer le plus vite possible, ou faut-il parfaire ses armes sur des calibres de base avant ?

Mon cursus est une réponse à lui seul : il est d’une extrême importance de commencer par la base afin de vivre toutes les étapes et les problèmes d’une industrie. 
Cela permet de comprendre les tenants et aboutissants à chacune des actions entreprises sur les produits et, progressivement, de se créer une maitrise efficiente pour pouvoir faire des complications. Comme nos anciens l’avaient institué, toutes industries confondues, nous devons commencer par un apprentissage avant de dépasser le maitre. C’est une question de maturité à obtenir.

Au vu des millions de calibres mécaniques produits par année, l’industrie horlogère suisse aurait besoin de environ 500 nouveaux horlogers par an. Or les écoles n’en forment que 50 à 60 ! Pourquoi d’après vous, et comment faire pour susciter plus de vocations ?

Nous vivons dans un milieu excessif. 
Actuellement nous vivons une période boulimique de calibres mécaniques. Quand sera-t-il demain ? Il faut être attentif à ce que nous faisons. 
Oui, aujourd’hui nous avons un manque cruel d’horloger mais faut-il faire n’importe quoi et faire un forcing sur la formation au risque de « mal former » ? Je ne pense pas. 
Dans ma région où nous avons énormément de travailleurs frontaliers, je constate que beaucoup de jeunes partent travailler en Suisse avec un bagage scolaire minimum. Par contre, quand le milieu sera plus calme ces personnes seront les premières sur « le carreau ». Il est clair que devenir horloger garanti du travail, mais il faut le faire aussi pour un autre intérêt que celui purement pécuniaire sous peine de végéter et d’être le premier sur la liste des licenciements lors de la prochaine crise. 
Et il faut aussi que les sociétés arrêtent la surenchère salariale car nous sommes en train de créer une mentalité au niveau du personnel qui va vite nous pénaliser. Pas seulement au travers de la masse salariale et des répercussions des prix sur le produit final, mais de manière bien plus pernicieuses sur la gestion humaine de ce personnel qui se jugera intouchable et qui deviendra ingérable.

Horloger et constructeur horloger, comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

Mon premier poste sur Suisse était « ingénieur en horlogerie » à la Nouvelle Lémania. 
C’est là qu’une petite partie de la transition s’est effectué. Mais mes derniers diplômes et ma passion de l’informatique m’ont plus destiné à un travail dans un bureau d’étude qu’à l’atelier. 
Personnellement je pense que cela n’est pas très évident selon les bases acquises, non pas en horlogerie mais en mathématique, physique, mécanique, gestion entreprise, etc. 
Si l’horloger a acquis et compris un minimum de ces bases qui sont succinctement effleuré lors de sa formation scolaire, il est clair qu’il lui sera plus facile de devenir un bon constructeur horloger. Il sentira très rapidement ce qu’il faut faire ou pas dans la construction selon son expérience à l’établi et les divers produits rencontrés. 
C’est peut-être la force que me donne mon cursus « exotique ».


Etre horloger et manager de société en même temps, est-ce compatible ? Quelles sont les plus grandes difficultés ?

Cela n’est pas évident. 
Le changement de casquettes est permanent dans une petite structure de 15 personnes comme la notre. 
Nous devons un instant être le commercial, à un autre les ressources humaines, voir le comptable etc. 
Heureusement que mon associé Manuel Spöde et moi-même sommes parfaitement complémentaires et que nous nous occupons chacun de notre partie. Sans cela, je pense que mon temps de création serait ridicule. 
Le plus difficile est de voir sa femme et ses enfants de temps en temps et à des heures décentes pour une vie de famille.

Qu’est-ce qui vous a fait monter votre propre société ?

La lassitude de travailler dans des sociétés avec des personnes qui ne veulent pas comprendre l’importance et l’imbrication de chaque élément. J’ai trop souvent vécu des comportements d’individus cherchant à se mettre en avant au détriment d’autres. 
Il est tellement facile de ne pas se tromper en ne faisant rien et d’octroyer aux autres les raisons de ses objectifs non atteints. 
Tant que vous n’êtes pas le vrai patron (le propriétaire), il y a toujours et à chaque étage de la pyramide, un parasite difficile à éradiquer.

Un ou deux de vos plus beaux souvenirs horlogers de ces dernières années ?

Mes souvenirs sont innombrables. 
C’est assez égoïste, mais mes meilleurs souvenirs sont mes projets livrés à satisfaction. 
Aucun n’est supérieur à l’autre : Ils sont tous mes « enfants ». Je n’en renie aucun. Ils sont, comme notre descendance physique, plus ou moins réussie mais on les aime tous. 
C’est une partie de nous même.

S’il y avait un « style horloger Besse », quel serait-il ?

Celui de la montre Winnerl

 

Comment vivez-vous le fait d’être un « créateur de l’ombre », car à part MB&F ton nom n’est jamais cité ?

Très bien. 
Etant un grand introverti, je fuis les feux de la rampe. Je ne me sens vraiment à l’aise que dans mon univers créatif et je me contente de la reconnaissance de mes pairs.
Pour le cas de MB&F, je n’ai pas osé refuser. 
J’étais très flatté, mais à la base je ne le souhaitais pas et avais espoir que la société qui m’avait mandaté refuse cela. Pas de chance, cette société était d’accord. 
Comme Maximilian est une personne que j’apprécie beaucoup je me suis fait violence. 
Et voilà… Vous savez, pour les gens qui veulent vraiment savoir qui sont les créateurs, il y a un moyen simple: il suffit de se connecter sur Espacenet et d’effectuer une recherche par nom. Après, pour les connaisseurs, il est facile de savoir quel brevet correspond à quelle montre.

Comment voyez-vous l’avenir de la profession ?

Je suis assez pessimiste. 
Je pense que cette surchauffe générale du milieu va nous desservir. 
Nous en subissons déjà les conséquences avec des délais où l’on parle bientôt en années pour obtenir les composants. 
Mais le pire est la baisse dramatique de la qualité et le non respect des délais de production qui peuvent mettre en péril un projet. 
Et avec l’actuelle simplicité d’obtention du Swiss Made, j’ai peur que trop de fabricants se tournent vers des pays comme la Chine et transfèrent leur technologie afin de palier à la carence actuelle de fournisseurs réactifs. Et en voyant leur ingéniosité et leur rapidité d’apprentissage, nous allons nous créer une concurrence très rude que nous aurons nous même mise en place. 
Depuis le début de notre activité, nous avons fait une sélection drastique de nos fournisseurs et avons des relations de partenaires très étroites. Cela nous permet d’avoir des délais, des prix attractifs et de garantir la qualité du produit final malgré la conjoncture actuelle. Certains diront ou préconiseront de devenir aussi indépendant en terme de production, mais notre choix est différent. 
Nous jugeons qu’une très bonne maitrise de la fabrication est une affaire de connaisseurs. A vouloir tout faire, je pense que nous devenons médiocre ou plutôt moyen. 
C’est mathématique. Chacun à une spécialité et une force évidente, alors il faut savoir fédérer les compétences de chacun pour obtenir le meilleur pour le produit final.

Actuellement vous êtes 13 personnes pensez-vous ou espérez-vous grandir encore plus ? Pour, par exemple, faire des opérations comme du décor et de la galvanoplastie pour être moins dépendant des fournisseurs ou la structure actuelle de votre société vous satisfait-elle ?

Dans le cadre de nos activités de recherche et développement, nous n’avons pas le désir d’intégré de la production car, trop souvent, l’esprit créatif s’étiole sous les contraintes de production. 
Nous avons créé des relations fortes avec des fournisseurs ce qui nous permet d’avoir une réactivité identique à une structure verticalisée. 
Il ne faut pas oublier que s’il est relativement simple d’obtenir des machines (C’est une question de financement), la principale difficulté est d’obtenir les hommes capables de réaliser les différentes opérations dans la qualité requise par notre milieu. 
L’acquisition des compétences est très longue, principalement dans le mouvement. Cela explique qu’il est si peu d’acteur actif dans la manufacture horlogère. 
A ce jour, nous n’avons pas le désir de devenir une société trop importante afin de préserver l’esprit de convivialité de notre société. L’avenir nous dira ce que nous deviendrons mais en tout cas pas une société d’une centaine de personne. Nous privilégierions plutôt des investissements dans d’autres sociétés pour nous garantir notre croissance.

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