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Interview de Félix Baumgartner

17 décembre 2013

Felix Baugmartner est le fondateur avec Martin Frei de la maison d'horlogerie Urwerk.
Les montres Urwerk proposent des montres étonnantes par leur affichage original et la complexité du mécanisme.

POUR HORLOGERIE-SUISSE.COM 

Quand vous étiez enfant, dans quel métier rêviez-vous être ?

Je me voyais capitaine, un peu capitaine Nemo, à la tête d’un vaisseau fantastique. Un peu retiré du monde, un peu mystérieux. Prêt à braver toutes les tempêtes.

Comment entre-t-on en horlogerie ? 
Pour moi la question ne s’est pas posée en ces termes. Je suis fils et petit-fils d’horloger. 
Ma chambre était ornée d’une incroyable horloge qui a rythmé ma vie depuis mes premières heures de vis. Ma mère me raconte encore que dès que j’ai su tenir un crayon, je « taggais » ma tête de lit de cadrans de montre. C’est dire si j’ai été « contaminé » jeune …

Difficile, les années d’apprentissage ? Y a-t-il eu des moments de doutes ? Avez-vous eu envie d’arrêter ? Pourquoi avez-vous continué ? 
Mon apprentissage a commencé avec mon père. C’est un passionné, je tiens ça de lui. Encore enfant, il m’apprenait déjà le b.a.-bas du métier en me faisant nettoyer les ressorts de ses pendules en restauration. J’étais assis à ses côtés, à son établi et nous partagions un moment qui n’appartenait qu’à nous.

Avec le recul, quel conseil donneriez-vous aux jeunes apprentis horloger aujourd’hui ? 
Envisager le métier avec honnêteté. C’est un métier qui s’apprend en le pratiquant tous les jours, les mains dans les ressorts et les roues …

Les côtés passionnants et rébarbatifs de votre métier ? 
Je ne connais rien de plus prenant et à la fois de plus frustrant que d’ajuster une pièce qui vous résiste. J’avoue que souvent j’en oublie l’heure, penché sur l’établi, cherchant à comprendre le pourquoi du comment. Pas envie de m’avouer vaincu et puis soudain, la solution pointe. Et j’avoue que c’est un moment de pur plaisir.

Tous les jeunes horlogers rêvent de travailler sur les « complications ». Est-ce judicieux de s’y lancer le plus vite possible, ou faut-il parfaire ses armes sur des calibres de base avant ? 
Il faut apprendre ses gammes avant de s’attaquer aux pièces maîtresses. C’est pareil dans tout métier. Commencer par la base afin de construire sur des fondations solides.

Au vu des millions de calibres mécaniques produits par année, l’industrie horlogère suisse aurait besoin de environ 500 nouveaux horlogers par an. Or les écoles n’en forment que 50 à 60 ! Pourquoi d’après vous, et comment faire pour susciter plus de vocations ?
500 nouveaux horlogers par an me paraît utopique. Impossible de former convenablement un aussi grand nombre d’horlogers ou alors avec des moyens qui sont loin de ceux dont nous disposons aujourd’hui. De plus, c’est un métier qui s’envisage comme une vocation. Nous faisons un métier de création, nous ne fabriquons pas des machines à laver …

Horloger et constructeur horloger, comment passe-t-on de l’un à l’autre ? 
Je suis un autodidacte et un pragmatique. J’essaie, je touche, j’évalue, je monte et démonte vingt fois, trente fois mon mécanisme avant de trouver la meilleure solution. J’apprends encore tous les jours.

Etre horloger et manager de société en même temps, est-ce compatible ? Quelles sont les plus grandes difficultés ?
Je dois exercer différents métiers. Je suis à mon établi, le téléphone sonne, je dois répondre et mettre ma casquette de négociateur. Je suis interpellé par un de mes collaborateurs et change à nouveau de casquette. Qu’il s’agisse de communication, de factures, de gestion d’un plan de production, il faut être à l’écoute. Ceci a un coût qui se traduit par des heures de travail qui s’accumulent …

Qu’est-ce qui vous a fait monter votre propre marque ? 
Mon côté Nemo, capitaine solitaire. 
J’avoue avoir toujours eu du mal à me plier à une hiérarchie. J’ai toujours travaillé en tant qu’indépendant. Et puis j’ai besoin d’explorer d’autres chemins, contribuer à ma façon à la pérennité de la Haute Horlogerie en menant à bien mes projets.

Un de vos plus beaux souvenirs horlogers de ces dernières années ?
Voir fonctionner la dernière complication développée, la complication satellite. C’est toujours un beau moment, quand ce que vous avez voulu, transcrit sur des plans, se met à fonctionner et devient fiable.

Il y a 4 ans quand vous avez dévoilé la UR103, personne n’a fait attention et très peu ont compris. Aujourd’hui cette création et sa suite font figure de référence dans le monde des amateurs de haute horlogerie alternative. Pourquoi ce changement d’attitude d’après vous, et comment l’avez-vous vécu? 
Les amateurs connaissent comme moi l’histoire de la Haute Horlogerie, ils se sont nourris de tourbillons, de calendriers perpétuels. 
Ils ont aujourd’hui soif d’inédit, d’émotion. Quelque chose qui fasse battre leur fibre horlogère un peu plus fort, qui leur montre que l’histoire de l’horlogerie continue de s’écrire, et que la suite est belle …

La formidable UR201 « Hammerhead » vient d’être dévoilée. Quelques mots sur cette pièce et éventuellement tes prochains projets ? 
URWERK se veut un laboratoire d’idée. Nous ne nous donnons pas de limite. Même des idées qui à première vue semblent impossible ne nous font pas peur. Nous sommes à la recherche constante d’une nouvelle limite à dépasser.

Quel regard portez-vous sur l’industrie horlogère aujourd’hui ? 
Je vois l’industrie horlogère en pleine transition, de traditionnelle, elle devient frondeuse. Une sorte de « nouvelle vague » s’empare de la discipline. L’art contemporain est né vers les années 50, chamboulant l’art moderne, je perçois le même courant s’emparer de l’industrie horlogère.

Il y a un intérêt grandissant pour les horlogers indépendants et de plus en plus d’horlogers lancent leurs marques. Comment voyez-vous cette évolution ? 
Si ceux qui se lancent ont une démarche honnête, alors je ne vois que du positif dans ce nouvel élan. L’horlogerie est un métier d’Homme et non de machines. Nous créons et c’est là notre force. Par contre, se lancer dans le métier par pur intérêt financier, n’en vaut juste pas la peine. Les efforts qu’il faut consentir pour établir sa marque n’ont pas de prix.

Questions du Forum

Au vu de toutes les créations innovantes actuelles, pensez-vous qu’il sera de plus en plus difficile de se démarquer ? Et n’y a-t-il pas un risque de réinterpréter ce que d’autres on déjà créé ?
Non, je ne pense pas. Au contraire. Une saine émulation va naître de ce nouveau courant. Il en va déjà ainsi au sein de ce que j’appellerai la Haute Horlogerie classique. On trouve sur le marché différentes réinterprétations d’un calendrier perpétuel ou d’un tourbillon, chacun d’eux avec des spécificités, une esthétique différentes. Et c’est le public composé d’amateurs de plus en plus avertis qui fait alors office d’arbitre.

Avez-vous l’idée d’appliquer tes affichages innovants à ce que l’on appelle habituellement les « complications » en horlogerie ? 
Notre grande force chez URWERK c’est que nous ne devons pas répondre à un cahier des charges. Pas de département marketing pour nous imposer la forme d’un boîtier ou la couleur d’un cadran. Nous créons nos modèles ensemble avec mon partenaire Martin Frei et nous ne nous imposons pas de limite. 
Certes, un tourbillon n’est pas dans nos projets, mais pourquoi pas un chronographe allié à heure satellite ? Il ne faut pas croire que nous rejetons la tradition parce que nous créons des modèles « hors-normes ». Nos racines, notre culture viennent de là mais nous cherchons avant tout à exprimer, donner corps à l’horlogerie telle que nous la rêvons.

D’où est venue l’inspiration de l’affichage de Opus 5 ? 
Nous avons, un jour pour un shooting réunis toutes les pièces conçues par nos soins. Il y avait donc la 101, la 103, la 103.07, l’Opus V et pour finir la 201. Et l’évolution, le courant suivi pouvaient s’y lire très clairement. Ces créations font sans un aucun doute possible partie de la même famille. Elle témoigne de l’évolution qu’a connu URWERK. L’Opus V a été développé à partir de 2003. C’était alors notre plus gros challenge. Nous avons marié l’influence Harry Winston, un affichage rétrograde, avec nos propres convictions, l’heure satellite et la démesure, la générosité de nos modèles.

Je remercie beaucoup Félix Baumgartner pour sa disponibilité et sa gentillesse. 
E.C

La page de la marque Urwerk

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