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L'essentiel : le superflu

20 février 2010

Le karaté : un art martial.

L’Art, du latin ars, pour l’habileté, le métier, le talent, le savoir-faire, la technique, la qualité d’expression, l’efficacité. Martial, pour la guerre. Le karaté, c’est l’art de faire la guerre. Ou alors c’est la guerre de l’art. Ou le talent dans la guerre. Ou encore une technique de guerre. Peut-être la guerre des métiers ?!…

Bon, on dira que le karaté est avant tout un art, soit une technique poussée au paroxysme de l’efficacité afin d’en faire un talent exprimé par un savoir-faire d’une immense qualité abouti en un métier qui a comme fonction d’être utile à la guerre. Mais on ne va pas, en 2009, à la guerre avec pour toute arme le karaté sous le bras car il faut réaliser que « karaté » signifie presque littéralement « technique à mains nues ». Or les méchants, eux, ils ont au mieux des kalachnikovs avec quelques horripilantes Robelin&Graef au poignet, si ce n’est des bazookas et des chars Leclerc armés jusqu’aux dents qui vous laisseraient, avec vos mains vides, un peu chétif malgré l’efficacité de votre technique. 
Tout ça pour dire que si le karaté est une technique aboutie pour faire la guerre, il est totalement inutile et illusoire de le prendre au pied de la lettre en 2009, et ceux qui ont essayé… ben… bon…

On ne fait donc pas du karaté pour faire la guerre, ni même pour aller tuer des gens à mains nues, bien que ça en soit l’origine. Alors quoi ? Les karatékas sont idiots ou quoi ?! Pourquoi tant de gens se font-ils suer à prendre des cours, à s’entraîner dans des conditions terribles, et des dojos aussi, jusqu’au bout de leurs forces (je parle des honnêtes padawans, pas des charlatans), à tout faire pour devenir plus forts et plus destructeurs à mains nues alors qu’ils ne tueront personne, pas même un p’tit terroriste ou recéleur de contrefaçons ?

Pourquoi s’efforcer, souvent aux dépens de sa propre intégrité physique, d’aller au bout d’une discipline dangereuse uniquement pour soi-même et qui n’a d’autre utilité que d’être totalement inutile, on dira artistique ? Hein, Sensei ( 先 生 ) ? Ohhh… mais c’est très spirituel. Très philosophique. Nous ne sommes pas des bêtes (prononcez « des boaèèèetes ») qui vivons pour survivre, mais nous cherchons tous à savoir pourquoi nous vivons sur cette petite planète et quel est le but de cette vie. Or donc la raison du karaté se trouve dans sa pratique : en pratiquant nous nous approchons de ce que nous sommes vraiment en nous comprenant de mieux en mieux, et ainsi de notre place sur terre, ou même dans l’univers… nous nous approchons de la Vérité. Mais là, c’est quand on pratique beaucoup beaucoup. Vous voyez un peu ?…

Ben plus encore ! Donc, pratiquer le karaté, c’est essayer de mieux comprendre l’univers, et c’est pour ça que beaucoup de petits scarabées passent des heures chaque jour à se torturer pour devenir des armes de destruction totalement impuissantes face aux Smith & Wesson du monde entier, et donc inutiles à d’autres qu’eux-même (les petits scarabées). Il reste que si l’on veut comprendre un tantinet l’univers via le karaté, plutôt que par l’astronomie ou la physique des particules, celle qui fout les chats de Schrödinger dans plusieurs drôles d’états à la fois, et aussi pour ne pas avoir l’air trop ridicule et conserver un brin de crédibilité dans les soirées mondaines, il est indispensable de le pratiquer très honnêtement et très correctement tel qu’il était conçu à l’origine

Bon… il y a plusieurs écoles, mais la plus vraissemblable est sans conteste celle de Gichin Funakoshi, Shōtōkan-ryū : Sam vous le dirait… heu… c’était Sam ou Raï ?! Il est nécessaire de pratiquer le karaté comme si la guerre en dépendait. Il est indispensable de faire ses kihons et ses katas comme si l’on est en kumite (même en petit kumité). Il est essentiel de faire en sorte de devenir une arme absolue face à quiconque voudrait vous défier à mains nues. Et pourtant, ça restera (quasiment) toujours inutile pour vous battre face à quiconque aura un révolver ou un bon couteau ; vous seriez une bien meilleure arme en 10 minutes en vous achetant un Glock… Mais avec une ceinture noire et une collection de « dan », quel prestige ! ( A Daniel…)

Les grandes marques horlogères ont compris que l’horlogerie mécanique n’a d’avenir qu’en conservant intact son lien avec le passé (le passé de l’horlogerie, pas celle des marques). Les autres, celles qui mettent en avant leur modernisme ou leur avant-gardisme, oubliant en chemin les raisons même de leur existence, trop imbues de leurs discours marketing fallacieux et pompeux, celles-ci sont dérisoires et fanfaronnes, elles s’adressent aux naïfs cupides.

Soyons bien clairs : fabriquer aujourd’hui une montre mécanique dans l’optique d’offrir un ultime garde-temps à la précision optimum est aussi farfelu que l’idée de former un karatéka pour aller affronter des soldats armés de fusils-mitrailleurs en temps de guerre.
Lire l’heure d’une montre mécanique est devenu secondaire : pas inintéressant, secondaire. Et pourtant, la précision reste essentielle.

La volonté de créer la montre mécanique la plus précise, la plus fiable et la plus belle n’est désormais plus poussée par le besoin – pour les cheminots, la navigation… - mais par défi, par le désir de connaître les capacités de l’homme à créer de tels objets, à connaître ses propres possibilités en tant que sommité intelligente et habile. En cela, l’avènement du quartz serait comparable à celui des armes à feu pour les arts martiaux : il marque la transformation d’une discipline issue d’un besoin pragmatique immédiat en un art qui s’exprime malgré tout de l’exacte même façon et qui pourrait, ramené dans l’histoire, retrouver sa place fonctionnelle première.

C’est pas clair, hein ? Le fait est que l’horlogerie mécanique aujourd’hui doit poursuivre exactement le même but que ce pour quoi elle a été créée : concevoir des garde-temps de plus en plus fiables, précis et beaux.
Fiables parce qu’ils doivent être conçus pour durer, pour résister au temps (c’est un comble !), aux épreuves de la vie du porteur qui le maltraitera – pas moi, bien entendu, mais beaucoup ont des sous à perdre – aux chocs, au temps (j’l’ai déjà dit, mais ce coup-ci je parle des nuages, du soleil, de la neige…), et aux phénomènes naturels et impromptus comme le magnétisme, l’humidité, l’eau salée, les chutes dans un verre de vin ou de limoncello, la pression à 120 mètres de fond, au vide sur la lune, aux rires postillonant du professeur Parnassus, à Christopher Walken dans Pulp Fiction et l’endroit où il cache ses montres, à la pâte dentifrice que l’ont étale pour enlever les rayures, etc. Précis parce qu’une montre est faite pour ça : le bonheur de la bonne heure.

Réaliser une montre mécanique sans se soucier de la précision, puisqu’elle ne rivalisera pas avec les montres à quartz, est issu du même état d’esprit que ceux qui voient en le karaté une simple chorégraphie nouvelle-tendance sur des musiques de Tchaïkovski. La recherche de l’ultime précision est l’essence de l’horlogerie, son fondement (aucun rapport avec Christopher Walken, ici).
Toute montre qui n’indiquerait pas l’heure (hein, Romain Jérôme ?) ou ne serait pas en quête de précision et d’exactitude ne serait qu’une menotte au poignet de Bruce Lee dans « Casse Noisettes ».

George Daniels s’était fixé comme objectif, non seulement de faire de belles montres, mais de battre le quartz : « La sagesse est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit », disait Oscar Wilde. Pour faire correctement du karaté, il faut garder en tête que c’est pour se battre et être à coup sûr le plus fort ; une montre mécanique devra donner l’heure juste à chaque consultation ! Et belle, enfin.

La montre est le seul véritable bijou masculin (féminin aussi, mais elles en ont d’autres, que si les hommes les portent, heu… autre sujet !). Cette phrase, citée par beaucoup d’illustres iconoclastes, a le mérite de clairement imposer le thème : la montre doit être belle car, en tant que bijou, elle est ambassadrice du beau. Mais Enzo F. (il a voulu rester anonyme) a également dit : « quand c’est beau, c’est plus efficace ». Cette remarque fondée, plus bijective qu’il n’y paraît, se comprend mieux dans l’autre sens : le karaté est beau lorsqu’il est efficace. C’est un ART martial !! Pour la montre, comme pour le karaté, l’idée du beau est induite par la plus grande corrélation entre l’essence et l’existence.
Si chacun doit s’esbaudir devant des katas ou une montre, c’est parce que les gestes sont idéaux et que l’harmonie des aiguilles, du boîtier, etc., relativement à la capacité de précision, est parfaite. Combien ridicules sont ces katas qui ne correspondent pas à la réalité qu’ils simulent. Quel désenchantement que celui d’une montre aux lignes distinguées mais qui se laisse dépasser d’une seconde à chaque heure. Avez-vous remarqué que les mouvements les plus fiables et les plus précis sont toujours beaux ? Si je vous demande tout de go : Laquelle de ces 2 montres sera la plus sûre ?

 

On comprend éventuellement mieux ce concept lorsqu’on évoque les complications. Que ce soit les phases de lune, le chronographe ou une équation du temps : qui aujourd’hui se sert véritablement de la moindre de ces complications compliquées ? Et pourtant, si mes souvenirs sont bons, le joli Valjoux 5 qui trône désormais bien en évidence dans la bibliothèque du salon, n’a-t’il pas autrefois compté les temps des 200 et 400 m. des élèves des jeunesses sportives Jurassiennes jusqu’à user ses rubis ? Et n’est-ce pas ce qui fait toute sa beauté, toute sa valeur aujourd’hui : le fait qu’il soit un chronographe précis au point d’avoir été un véritable instrument de mesure ?

Soyons clairs : La Sea Dweller ne trouverait grâce aux yeux de personne si désormais elle ne pouvait soutenir de plonger à plus de 10 mètres, et pourtant personne ne la porte en ces eaux sombres. Et quel karatéka serais-je si, malgré la noirceur de ma ceinture et ma collection de « dan », je n’arrivais pas à corriger la plupart d’entre vous, qui osez me défier avec vos belles montres imprécises. Je suis ceinture noire d’horlogerie 3ème dan : je défie l’horloge parlante !

 

Tsutomu Oshima et George Daniels

D.L

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