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Horlogerie Recherche personnel

1 juillet 2007

Emploi alors que les horlogers tiennent salon à Bâle puis à Genève, la pénurie en employés formés atteint dans la branche des sommets. Diagnostic et remèdes.

Du jamais-vu dans l’industrie horlogère suisse. Les mémoires vivantes de la branche ne se rappellent pas avoir constaté une telle offre des entreprises qui cherchent tous azimuts de quoi satisfaire une demande aussi forte. «Si je le pouvais, j’engagerais sur-le-champ cinq à dix horlogers et deux à trois graveurs», soupire Marc Alexander Hayek, petit-fils de Nicolas et responsable de la marque Blancpain. 
«Trois ou quatre postes d’horloger et de prototypiste sont disponibles dans la recherche et le développement de nos mouvements d’avant-garde», constate Jean-Christophe Babin, CEO de TAG Heuer dont l’atelier d’assemblage à La Chaux-de-Fonds a vu ses effectifs passer de zéro à 25 en un an alors que celui ouvert à Sion a engagé 16 collaborateurs. 
«Les personnes qualifiées manquent cruellement, se plaint de son côté Carlos Dias, fondateur et PDG de la Manufacture Roger Dubuis, à Genève. Les offres de services répondent à peine à 10% de nos besoins!» La liste des entreprises en quête de personnel semble sans fin.

Du côté des écoles, l’engouement des candidats est manifeste et les places deviennent chères. Pour 36 postes disponibles à l’Ecole technique du Locle, quelque 130 candidats se sont présentés en 2007. «Dans les années 70, rappelle Paul-André Hartmann, directeur de cette institution qui appartient au Centre intercommunal de formation des Montagnes neuchâteloises (CIFOM), on ne recensait qu’un candidat par année à l’Ecole d’horlogerie alors située à La Chauxde- Fonds.» A cette époque de profonde crise horlogère, embrasser la profession équivalait à tomber dans les bras de Yanis, déesse de la mort. Mais aujourd’hui, tous les centres de formation horlogère sont logés à la même enseigne et refusent du monde.

«Marier la technique à l’esthétique» Vicky Rossel 21 ans, lauréate 2006 du prix Rolex du meilleur apprenti à Bienne (BE) 

«Mon grand-père était horloger à Tramelan. Enfant, j’allais souvent lui rendre visite. La précision et la minutie m’ont toujours attirée. Voyant mes affinités, ma mère m’a encouragée à devenir horlogère. 
Après mes études secondaires, je me suis présentée à 16 ans chez Rolex, à Bienne. J’ai commencé par étudier la pendulerie, avant de m’initier aux pièces toujours plus petites et complexes. Le réglage du spiral a été l’épreuve la plus délicate. 
J’ai particulièrement apprécié le sérieux de cet apprentissage de quatre ans. Je prépare maintenant une formation complémentaire d’ingénieur en design, au Locle.» | PLB

En quête de centaines d’opérateurs

Sur la soixantaine de candidats à l’Ecole d’horlogerie de Genève en 2006, seulement 24 ont été retenus en formation à plein temps au sein de l’établissement. A l’Ecole technique de la vallée de Joux (ETVJ), des 84 personnes ayant passé l’examen d’entrée dans le secteur de l’horlogerie, seulement 17 ont intégré l’école, 10 autres ont été engagées par des entreprises qui leur assurent un enseignement pratique complémentaire à leur formation théorique scolaire. Les écoles ne font pas le dos rond en attendant la fin du cyclone. 
Ainsi, l’ETVJ crée deux nouvelles options pour la rentrée 2007. Il s’agit d’une formation professionnelle accélérée et d’une formation élémentaire, sur deux ans, offrant huit places chacune. 
A Genève, l’offre de formation à plein temps sera également étendue avec 12 places supplémentaires proposées pour atteindre 36 places de première année. 
Mais ces efforts sont largement insuffisants. «Le nombre de places d’apprentissage offertes par les entreprises horlogères est insuffisant », déplore Daniel Favre, responsable de l’Ecole d’horlogerie de Genève. 
«Les besoins en opérateurs horlogers, notamment dans le secteur du service après-vente, se chiffrent par centaines dans les sociétés membres de Swatch Group», reconnaît François Thiébaud, patron de la marque Tissot.

Lors d’une enquête publiée en septembre 2006, la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse (CPIH) avait estimé à près de 2200 le nombre de nouveaux professionnels à former d’ici à 2010 dans une vingtaine de métiers analysés. A la demande accrue de forces vives supplémentaires suscitée par le boom des exportations s’ajoute un manque de personnel très compétent. 
Conséquence de la crise horlogère qui s’est prolongée jusqu’au milieu des années 80, les effectifs fondant de 90'000 à 30'000, la nouvelle génération ne s’est guère motivée pour des métiers dont on disait qu’ils étaient sans avenir. 
Le séisme des années noires a laissé de profondes traces dans la mémoire collective. «Il est dès lors bien difficile de trouver aujourd’hui des horlogers très qualifiés, au bénéfice de vingt ans d’expérience », constate Ralph Zürcher, responsable de la formation professionnelle à la CPIH. Facteur aggravant, les marques sont toujours plus nombreuses à vouloir développer des modèles compliqués qui font appel à un personnel bénéficiant d’une très grande expérience.

L’horlogerie de luxe, qui représente les quatre cinquièmes en valeur des exportations, est assoiffée de dessinateurs constructeurs, de régleurs, d’angleurs, de graveurs, de polisseurs, etc. L’automatisation qui s’est développée depuis un quart de siècle n’a nullement remplacé le travail manuel. Des machines très complexe à commande numériques fabriquent des pièces toujours assemblées par des artisans et toujours décorées par d’authentiques artistes. L’histoire et la conjoncture ne sont toutefois pas les seules causes de la situation présente. Maintes entreprises horlogères ont négligé la formation d’apprentis, se contentant de déléguer cette tâche aux seules écoles. «Gardiennes de leurs secrets de fabrication, elles ne voulaient pas montrer aux autres ce qu’elles faisaient, ce qui n’a pas facilité l’esprit de collaboration», observe Lucien Bachelard, directeur de l’Ecole technique de la vallée de Joux. 
Qui plus est, dans cette région considérée comme le berceau de l’horlogerie, les vraies manufactures capables de dispenser un enseignement complet se comptent sur les doigts d’une seule main: Audemars Piguet, Breguet, Frédéric Piguet et la puissante Jaeger- LeCoultre. Cette dernière forme actuellement 15 apprentis. Dès août 2007, elle doublera sa capacité d’accueil. La demande est énorme. Pour 4 places d’apprentissage, la manufacture du Sentier reçoit plus de 40 candidatures!

«Un regard sur l’automobile et l’aéronautique» 
Giulio Papi 42 ans, dessinateur constructeur en microtechnique, pour Audemars Piguet, Le Locle (NE)

«Ce qui me passionne, dans mon métier, c’est la possibilité d’imaginer une amélioration, une nouveauté, puis de trouver la solution pour la réaliser. Avec mon équipe, nous travaillons sur la partie mécanique des montres, toujours dans le but d’en augmenter la fiabilité. Par ailleurs, nous réfléchissons aussi à l’ergonomie dans l’horlogerie, et revisitons les codes de décoration et de finition, en utilisant des matériaux plus high-tech et contemporains. Pour cela, nous pouvons observer les progrès dans d’autres domaines, comme l’automobile ou l’aéronautique, pour ensuite les appliquer dans notre secteur.» MM/largeur.com

Bienfaits de la formation duale

A Genève, dès 1980, Rolex s’est alliée à des maisons comme Chopard, Patek Philippe et Vacheron Constantin pour soutenir l’école horlogère de la place qui ne formait plus grand monde. «L’engagement par les entreprises d’apprentis formés parallèlement au sein d’une école horlogère est la meilleure formule», souligne Christian Piguet, responsable du service mondial chez Rolex. 
En effet, non seulement l’apprenti horloger reçoit un CFC reconnu par tous mais il apprend son nouveau métier dans un environnement industriel particulièrement formateur. A l’issue de son stage, il a toutes les chances de rester dans la même maison. 
Face à la pénurie, les entreprises horlogères ratissent large, vont chercher leurs futurs jeunes collaborateurs à l’étranger, notamment dans les écoles d’horlogerie de Besançon et de Fougères, en Bretagne. Jusqu’en Finlande !

Quand il s’agit d’embaucher du personnel déjà qualifié, elles n’hésitent plus à se servir chez leurs concurrents, offrant des salaires mensuels de base à 6000 francs. Et largement plus encore, s’il faut séduire une perle rare. Les maisons faisant partie d’un grand groupe disposent d’une plus grande marge de manoeuvre. «Si un candidat pour TAG Heuer n’est pas adéquat mais convient à Zenith, deux sociétés appartenant à LVMH, je fais suivre le dossier», explique Jean-Christophe Babin. A l’instar de ses confrères, le CEO de TAG Heuer n’hésite par ailleurs pas à piocher dans la maind’oeuvre résidant en France voisine. Ses centres de production à La Chaux-de-Fonds et à Cornol emploient environ 50% de frontaliers.

Ressources à l’étranger

Les écoles fondées outre-mer par certaines grandes sociétés sont également de riches viviers. Ainsi, le Lititz Watch Technicum, géré par Rolex en Pennsylvanie, forme une douzaine d’horlogers par an, tout comme le Tokyo Watch Technicum au Japon. 
Le Centre suisse de formation et de perfectionnement horloger (WOSTEP), financé par les plus grandes marques, alimente lui aussi le marché international. Et notamment le service après-vente (SAV) dont l’efficacité demeure la meilleure signature d’une marque qui entend perdurer. 
A ce propos, conscient des carences du SAV de certaines entreprises et de l’ignorance de vendeurs mal formés, François Thiébaud a récemment créé un certificat de vente en horlogerie, qu’un brevet fédéral devrait prochainement officialiser.

Les entreprises qui ont su gérer leur formation sont assurément les mieux armées pour faire face à l’explosion de la demande. Quant aux autres, elles peuvent toujours bénéficier de nouvelles formules, comme celle mise en oeuvre par Yvon Chesnel, consultant interne au CIFOM. 
Soucieux de «professionnaliser la formation continue», ce Breton d’origine propose des ateliers de formation technique individualisée parfaitement adaptés aux besoins spécifiques des entreprises. «Les cours du soir principalement financés par l’Etat, c’est fini», estime cet expert qui veut appliquer à la branche horlogère les méthodes ayant fait leurs preuves dans d’autres secteurs industriels, comme celui de la métallurgie ou de l’automobile.

«200 heures de travail pour un boîtier» 
Miklos Merczel 52 ans, émailleur, 
Jaeger-LeCoultre, Le Sentier (VD)

«Comme émailleur, je décore manuellement le cadran ou le boîtier d’une montre. Je procède en plusieurs étapes: tout d’abord, de fines couches d’émail sont appliquées sur le métal. Ensuite, à l’aide de petits pinceaux, je commence le dessin du motif. Cela requiert beaucoup de précision et de patience, puisqu’il s’agit de reproduire de grands tableaux (nus, paysages…) sur une surface minuscule. 
Pour un boîtier, 200 heures de travail sont nécessaires, et 30 à 60 heures pour un cadran. En observant les merveilleuses pièces réalisées au cours du XVII e siècle dans les musées, j’ai eu envie de découvrir ce métier. 
Hélas, il n’existe plus d’école qui propose une telle formation.» MM/largeur.com

Effectifs à muscler

Partout, les idées fusent en vue de «muscler les effectifs sans les étendre démesurément», pour reprendre la formule de Ralph Zürcher, de la Convention patronale. Quand la bise économique viendra, inévitablement, les cigales horlogères qui se seront multipliées sans compter pourraient déchanter. Ne resteront que les prudentes fourmis, qui auront su s’organiser collectivement.

Tous nos remerciements à Alain Jeannet (rédacteur en chef de l'Hebdo) et Philippe Le Bé pour la mise à disposition de cette article fort intéressant sur la formation horlogère. 

Par Philippe Le Bé.

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