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Email: Attention à la confusion !

16 juillet 2007

Les décors en émail, que l’on croyait en voie de disparition il y a seulement quelques années, fleurissent à nouveau sur les montres. L’art ancestral, réputé si difficile à maîtriser, serait-il ressuscité? Tour d’horizon avec Anita Porchet, spécialiste reconnue parmi les meilleurs.

Anita Porchet n’avait que 12 ans quand elle a commencé à apprendre son métier auprès de son parrain, un graveur devenu émailleur en autodidacte. Quelques années plus tard, le travail se faisant rare, elle décide d’ajouter d’autres cordes à son arc et de suivre les cours des Beaux-Arts à Lausanne. 
A cette époque, elle a rencontré la femme qui allait la ramener à l’émail. Elle avait été enseignante titulaire de la spécialité à l’Ecole des arts décoratifs de Genève et, depuis la fermeture de la classe en 1970, elle continuait à exercer dans son atelier. En s’y rendant une fois par semaine, Anita Porchet a pu appréhender toutes les techniques et recevoir une formation de haut niveau. 
La plupart des personnes qui pratiquent le métier aujourd’hui en Suisse l’ont appris de leurs aînés et/ou par eux mêmes, l’école de Genève ayant été la dernière dans le pays. Quelques-unes cependant ont suivi des cours à l’étranger, notamment à Barcelone.
Quoi qu’il en soit, elles sont nombreuses à se lancer sur le marché depuis deux ou trois ans. Si le regain d’intérêt pour l’émail n’a rien de surprenant – les goûts fluctuent inexorablement –, l’augmentation des professionnels est sujette à interrogations.

DE LA PEINTURE MINIATURE

Anita Porchet distingue la peinture miniature des autres décors en émail. 
Summum de l’art qui a fait la gloire de Genève, elle est réalisée au pinceau telle une toile de peintre comme son nom l’indique, la miniaturisation et la succession de feux nécessaires à la vitrification de l’émail ajoutant au talent des maîtres. Il faut de longues années d’apprentissage pour devenir un peintre miniature sur émail digne de ce nom. Les artistes se sont raréfiés tout au long du XXe siècle au point de voir poindre le moment où la relève ne serait plus assurée. «Au tournant de l’an 2000, il n’y avait presque plus de travail pour nous», se souvient Anita Porchet. «Je tiens à rendre hommage à la maison Patek Philippe qui, de tous temps, s’est attachée à préserver le métier, la peinture miniature comme les autres techniques. 
Au plus bas du marché, elle constitue des stocks en vue de jours meilleurs et elle continue à passer commande aux détenteurs de savoir-faire traditionnel.» 
Le mot est dit. L’embellie revenue à partir de 2004 est alimentée par des artisans qui ne maîtrisent pas tous la technique traditionnelle. Pour Anita Porchet, il n’est nullement question de réprimer l’émergence de nouveaux procédés. Au contraire, c’est peut-être la seule voie de l’avenir! Il s’agit simplement de distinguer les genres pour une juste estimation de leur valeur. «Aujourd’hui, il y a une technique, tout à fait remarquable, qui s’apparente à l’aquarelle. 
Elle s’est développée, au cours de la dernière décennie, au sein d’une manufacture et elle a fait école dans la jeune génération. 
On la reconnaît aux fins traits noirs qui délimitent le dessin. En fait, elle est basée sur un fond d’émail noir que l’on vient gratter en surface, en préservant des contours, avant de peindre les différents espaces en dégradés. On n’a pas les superpositions de couleurs de la peinture miniature ancestrale qui créent la profondeur et permettent de varier les nuances à l’infini. L’émail n’est d’ailleurs pas le même – le nôtre ne se trouve plus à la vente –, mais celui qui sert couramment à la décoration de la porcelaine. 
La seule manière de faire identique est l’application, in fine, de l’émail transparent ou fondant qui uniformise la surface et protège le travail.» 
On aura compris que la technicité et le temps requis sont moindres dans le cas de la peinture miniature en émail façon aquarelle. 
Actuellement, on voit également se répandre la peinture sur nacre ou sur fond transparent. «C’est bien de la peinture miniature, mais ce n’est pas de l’émail, c’est du vernis synthétique. On l’appelle volontiers émail à froid, du fait d’une certaine ressemblance. Cependant, le terme est impropre. Email implique verre et cuisson avec tout ce qu’il faut de connaissances pour le maîtriser. En France, la difficulté à travailler la matière est particulièrement reconnue et son nom est protégé. 
En outre, la peinture synthétique ne donne pas l’éclat du verre pénétré par la lumière. La différence est immédiatement perceptible par les connaisseurs. Personnellement, je la vois même sur une photo de magazine. 
Bien entendu, on peut obtenir de très belles réalisations, mais elles n’ont rien de commun avec la peinture miniature en émail.» 
Dans le milieu horloger où peinture miniature et émail sont inconsciemment associés, il est bon de préciser les choses.

 

DE LA MATIÈRE

Autre raccourci prêtant à confusion que l’appellation d’émail de Genève. Qui dit émail de Genève pense souvent peinture miniature, mais l’équivalence n’est pas parfaite. La peinture miniature n’a pas été inventée à Genève, elle s’y est développée dans le sillage de l’horlogerie et les Genevois ont eu l’idée du fondant, l’émail transparent qui protège nombre d’ouvrages depuis lors (1760). Idée lumineuse pour préserver des coups et des rayures les décors réalisés sur des gardetemps devenus portables. 
«En cas d’incident, le tableau n’est pas touché et il suffit de repolir le fondant pour récupérer la pièce», précise Anita Porchet. Justement défini, l’émail de Genève est de l’émail sous fondant et il n’est pas exclusivement réservé à la peinture miniature dans laquelle les émailleurs de Genève ont particulièrement excellé.

L’émail est transparent au naturel. Il se colore avec divers oxydes métalliques et se vitrifie à la cuisson, à des températures généralement supérieures à 800°. Les couleurs obtenues sont absolument inaltérables et la palette est d’une extraordinaire richesse quoique… uniquement pour ceux qui, comme Anita Porchet, ont pu se constituer un stock. 
«La plupart des fabriques ont fermé leurs portes. La dernière de Genève, qui avait une gamme incroyable, a vendu ses secrets de fabrication à une entreprise allemande qui ne les a pas exploités. Sans doute a-t-on voulu entraver la concurrence. Je pense aussi que les formules ne suffisent pas, il faut un tour de main et, de nos jours, le problème se complique avec les restrictions croissantes en matière d’ingrédients chimiques. Je doute que l’on puisse un jour retrouver ce que l’on avait autrefois. 
D’où l’intérêt de rechercher d’autres voies, mais pour l’instant, il n’y a pas de substitut comparable. C’est un vrai problème, surtout pour la peinture miniature dans laquelle on exploite les effets les plus subtils. 
L’émail est broyé à l’extrême et, mélangé à de l’huile, il devient compact à l’instar de la peinture et on peut l’appliquer par touches minuscules. Dans les autres techniques traditionnelles, comme le cloisonné et le champlevé, l’émail n’a pas besoin d’être aussi fin. Mélangé à de l’eau, l’émail est fluide et coulé dans des cavités. 
L’émaillage proprement dit est donc plus simple, mais il faut prendre en considération la préparation. »

DU CLOISONNÉ ET DU CHAMPLEVÉ

Dans le cloisonné, les émaux sont délimités par du fil d’or et, traditionnellement, la pose est effectuée par l’émailleur. On dit communément fil, probablement pour souligner la finesse, mais en réalité, c’est une minuscule lame que l’on place à la verticale, avec un petit peu de colle végétale, sur une base d’émail transparent et qui adhère à la cuisson. 
Ainsi, il est quasi impossible de dessiner des lignes droites, le fil tomberait. 
Si elles existent, elles sont nécessairement courtes avec des retours aux extrémités. 
«Il m’est arrivé de passer deux jours à structurer un dessin et d’utiliser près d’un mètre de fil sur un cadran. 
Dans maints cas, le travail est aussi important que l’émaillage.» 
A travers ce commentaire, Anita Porchet donne la mesure de la distance qui peut exister entre un cloisonné artisanal et un cloisonné réalisé par machines CNC, comme on en trouve de plus en plus. 
D’ajouter cependant: «Les CNC présentent l’avantage, non négligeable, d’ouvrir le champ de la création et de produire des oeuvres irréalisables par un artisan. Pour autant, la valeur ajoutée n’est pas celle du “fait main”, de fait unique.» La réflexion s’étend au champlevé qui fait appel à la gravure. Le décor, creusé dans une plaque de métal en épargnant les contours, est obtenu à la main, par CNC ou à l’acide.

altiplano

La différenciation s’accentue quand on réalise des fonds sophistiqués destinés à être magnifiés sous de l’émail translucide. Mais là, on s’éloigne des strictes compétences de l’émailleur auquel il reste à attribuer le paillonné qui consiste à intégrer des motifs découpés dans une feuille d’or dans l’émail, sur de l’émail opaque et sous fondant, voire au sein d’un émail translucide. 
Pas d’alternative mécanique dans ce cas!

Par Marie Le Berre

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