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Janvier-Journe, les résonances de l’histoire...

17 novembre 2008

Ce que François-Paul Journe a réussi à clore, en terme de génie horloger et dans un format qui sied au poignet, c’est un travail sur la résonance entamé deux cents ans plus tôt par un certain Antide Janvier.


Antide Janvier

LA TENSION EST MONTÉE D’UN CRAN DURANT L’ AUTOMNE 2002, CHEZ ANTIQUORUM. DÉRAISONNABLE ? CELUI QUE LES COLLECTIONNEURS PLÉBISCITENT ET QUE SES PAIRS ENCENSENT, A ACQUIS, POUR LA SOMME DE 922’870 DOLLARS, L’UN DES TROIS RÉGULATEURS À RÉSONANCE JANVIER.

Donc, François-Paul Journe, doigt d’or de ‘l’inventé et réalisé’ (“invenit et fecit”), non content d’être l’unique maître-horloger actuel d’une complication rare, la résonance, et de repousser ainsi les frontières de la précision mécanique, devient également l’heureux propriétaire d’une des trois pièces signées Antide Janvier (1751-1835) fonctionnant en grandeur murale, selon ce principe physique. Une autre atterrira au Musée Patek, lors de la même vente, tandis que la troisième, plus simple de conception, n’a aucune raison de déménager du Musée Paul Dupuy à Toulouse.

S’il l’on ajoute à ces trois oeuvres les deux régulateurs à résonance, l’un réalisé pour Louis XVIII et l’autre, visible à Buckingham Palace, pour Georges IV, signés par un Abraham-Louis Breguet sexagénaire s’inspirant vers 1815 des travaux de Janvier, François-Paul Journe rejoint un cercle restreint de cinq possesseurs triés. Il en est le seul privé.

La résonance? Je me tourne vers Jean-Claude Nicolet, un ‘professeur Tournesol’ de l’Horlogerie, premier prix Gaïa, artisan savant auteur de nombreuses prouesses techniques. De sa Chaux-de-Fonds enneigée où sa paisible retraite croule sous les  pièces compliquées, il me rapporte une explication d’Anthony Randall, un physicien devenu horloger grâce à un apprentissage d’horlogerie dans les Montagnes Neuchâteloises.

Prenez un manche à balai que vous enfoncez solidement dans le sol, de façon verticale. Fixez à son extrémité supérieure, perpendiculairement, une mince planche. Vous vous trouvez en face d’un “T”, le plus symétrique possible. De chaque côté, suspendez un seau, de poids identique, rempli d’une même quantité de liquide. Tirez alors vers vous les deux seaux et lâchez-les en même temps. Ils se balanceront de façon parallèle. Il vous faudra beaucoup de poigne pour maintenir vertical votre axe de manche à balai. Celui-ci fléchira ostensiblement sous la pression. Soudain, au terme d’une courte attente, vos deux seaux se mettront à se balancer harmonieusement de façon simultanée, en alternance. Alors, jamais un ne dépassera ou ne rattrapera l’autre. Il ne vous faudra dès lors plus que deux doigt et un moindre effort pour maintenir votre axe vertical.

En d’autres termes, chaque objet émet et reçoit. Lorsqu’un mouvement de montre fonctionne, la matière qui le compose est sujette à agressions: ses forces en mouvement infligent aux pièces qui le composent de multiples pressions. Accoler à ce mouvement un autre mouvement, le plus jumeau possible, libère l’ensemble du mécanisme de pressions inutiles et débouche donc sur un gain de précision. L’un se cale sur le rythme de l’autre et vice-versa. Pas de ‘siamoiseries’ du genre deux cerveaux pour un tronc...! Non, juste une juxtaposition qui, le jeu des émissions-réceptions aidant, au fil des alternances ainsi “imbriquées”, permet à la construction mécanique une performance accrue.

La résonance a ses revers, dans le registre des fléaux: ainsi, avant la traversée d’un pont, une troupe de soldats, pour éviter qu’il ne s’effondre s’arrête de marcher au pas. Ou continue, s’il s’agit de des murailles de Jéricho? Ainsi, la coque livrée à une mer mouvante, quelque soit son tonnage, peut-elle être embarquée dans une spirale amplificatrice qui la fera tanguer jusqu’au naufrage. Les musiciens d’un orchestre classique soignent particulièrement leur configuration. Car telle note vibrante pourra, par interférence, se loger dans les caisses de résonance des instruments environnants.

Lorsque j’arrive à ses ateliers manufacturiers rue de la Synagogue à Genève, François-Paul Journe est en blouse de travail, comme à son habitude. Dans la salle de conférence, le précieux régulateur Janvier se love encore dans ses multiples protections. Un menuisier du quartier -qui lui offrira son nouveau socle, s’extasie devant le bois séculaire. Journe, lui, commente: “Janvier a tout fait pour anéantir l’effet acoustique de la caisse et pour éviter que le mouvement ne lui transmette ses vibrations. Elle est bâtie en fonte.” Ainsi, après deux siècles, cette merveille historique rejoint un intérieur digne. Elle y confronte ses secrets aux solutions modernes de celui qui, avant 1990, rêvait d’apprivoiser ce phénomène, s’y essayait déjà, pour l’installer au poignet d’un garde-temps souverain. Et quels que soient les usages qu’il en fera, n’y voyez aucun opportunisme communicateur. Juste une envie de partage, un legs de savoir...

De mon côté, sans que Journe ne s’en émeuve, j’en caresse les applications poétiques. L’âme soeur, l’éternelle recherche: un être si semblable, si autonome, si distinct, que sa simple présence, impérieusement indispensable, ingénieusement organisée, réduirait les tensions de la vie, m’éloignerait précisément des pressions existentielles. Avec ce surplus de sérénité et d’accomplissement de soi, au travers de l’autre...

Par Joël A. Grandjean

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