Billet Horloger

Swatch Group: le doigt sur une absence crasse de vision

19 juillet 2009

Interview de Nick Hayek parue dans L’Hebdo en date du 16 juillet. Voilà le genre de papier dont on est sûr qu’il sera lu assidûment par les temps qui courent… Parmi le jeu des questions/réponses bateau, il en ressort quelques éléments du plus haut intérêt, qu’il convient de replacer dans leur contexte : l’histoire de l’industrie horlogère des dernières années.

Extraits choisis.

Dans sa dernière enquête conjoncturelle, UBS écrit qu’aucune autre branche n’a autant supprimé d’emplois que l’horlogerie au deuxième trimestre et que les compressions de personnel seront encore plus nombreuses au troisième trimestre. Qu’en est-il pour Swatch Group?
Dès septembre, le chômage technique va pour la première fois toucher des entreprises actives dans l’horlogerie: 74 collaborateurs sur 534 au sein de Comadur (verres de montres), 150 sur 200 dans la société Meco (production de couronnes) et 285 sur 340 employés chez Universo (fabrication d’aiguilles). Ces trois sociétés réalisent de 45 à 65% de leur chiffre d’affaires avec des tiers qui ont massivement annulé leurs commandes, parfois de manière irresponsable.

C’est à dire? 
Quelques sociétés horlogères qui, dans le passé, nous harcelaient pour obtenir de tout, des mouvements, des aiguilles, etc., ont annulé presque toutes leurs commandes au début de l’année. Depuis lors, nous n’avons plus aucune nouvelle de leurs dirigeants qui semblent avoir été saisis de panique.

Laissons de côté l’affect et l’impact émotionnel que toute intervention du Swatch Group ne manque pas de susciter lorsque les Hayek, père ou fils, s’expriment publiquement pour ne froidement que retenir les faits.

Flashback.

On se souvient des polémiques récurrentes qui agitent l’industrie horlogère dès lors qu’on prononce les mots mouvement et ETA. En 2002, le groupe annonce la réduction des livraisons d’ébauches dès 2003, assortie de leur cessation à fin 2005. Plaintes et réactions anonymes pleuvent pour finalement contraindre la Commission de la concurrence (Comco) à ouvrir une enquête sur l’affaire. Ses conclusions : ETA devra poursuivre ses livraisons jusqu’en 2008 sur le même rythme, qui ira ensuite decrescendo jusqu’en 2010. Dès cette date, ETA ne fournira plus que des mouvements mécaniques terminés. Nouveau rebondissement à fin 2008, lorsqu’ETA annonce des augmentations de prix sur les mouvements mécaniques terminés, générant à nouveau maintes protestations et plaintes. La Comco, une nouvelle fois, est sollicitée.

Au cœur de ce vieux débat, la position centrale du Swatch Group qui, à travers ETA, Nouvelle Lemania et Frédéric Piguet, demeure le principal pourvoyeur en mouvements mécaniques de la majorité de l’horlogerie suisse. Et quand tel n’est pas le cas, celle-ci doit de toute façon généralement passer, à de rares exceptions près, par les fourches caudines qu’est l’approvisionnement en composants stratégiques, organe réglant au premier chef.

Swatch Group, le fait est avéré, jouit d’une situation sans réelle concurrence. Une situation confortable qu’il convient tout de même d’éclairer en se replongeant dans le passé récent de l’industrie.

Les années nonante sonnent le départ de la course effrénée aux « fusions/acquisitions » alors que s’impose le renouveau de la montre mécanique sur des marchés de plus en plus demandeurs. Là où le Swatch Group (ex-SMH) s’intéresse non seulement aux marques mises sur le marché mais aussi globalement à l’outil indispensable permettant de produire en amont les composants horlogers, les autres se disputent exclusivement ou presque les marques à coups d’offres pharaoniques, histoire de se constituer un portefeuille multi-compagnies. Les exemples ne manquent pas, qui montrent que les investissements consentis à l’époque en amont sur la base industrielle sont restés légers, pour ne pas dire inexistants.

Durant cette période, nul parmi les groupes concurrents n’a eu la volonté ou la présence d’esprit de nourrir la moindre réflexion prospective face à une situation pourtant limpide. La démarche est restée exclusivement orientée vers l’aval, sur le versant des ventes et des marges dès lors qu’ils étaient abreuvés en calibres mécaniques par le Swatch Group. Cette situation à tout le moins profitable a permis à nombre d’acteurs de reporter leurs efforts financiers sur le marketing plutôt que de contribuer à développer une véritable culture industrielle.

Le « luxe », c’est aussi cela et pas seulement une alchimie permettant de transmuter les mouvements ETA de base équipant leurs produits en véritables joyaux manufacturiers ciselés par un quelconque et parfois virtuel maître-horloger…..

Durant toutes ces années, aucune des entités en présence n’a lancé la mise sur pied d’une industrialisation de masse permettant de servir de manière autonome - et pourquoi pas transversale - leurs productions respectives, souvent de masse. Ce ne sont ni les moyens ni le temps, dans la perspective d’une échéance fatidique, qui manquaient.

Alors oui, Nick Hayek n’a pas tort lorsqu’il affirme, relativement aux concurrents du Swatch Group, que « beaucoup d’entre eux se facilitent la vie. Ils se fournissent chez nous quand le temps est clément et annulent leurs commandes, sans hésiter une seconde, quand le temps devient un peu plus agité. En nous laissant, comme d’habitude, tout le risque peser sur nos épaules ». Ce risque a un prix pour ceux qui auraient pu mais n’ont pas voulu le prendre, et sa quittance est aujourd’hui là.

Elle s’appelle rentes de situation dont on sait depuis longtemps qu’elles ne sont jamais éternelles, déficience de faculté d’anticipation et absence crasse de vision.

Par Pascal Brandt

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