Billet Horloger

Vessies, lanternes & Co-

9 mars 2009

Téléphone d’un ami, analyste financier et très bon connaisseur de l’univers horloger (voilà qui n’est pas nécessairement usuel). Passage en revue de l’environnement économique et horloger. « Les prévisions pour Bâle ne sont pas particulièrement optimistes. Et le creux de la vague, dans l’horlogerie, n’est certainement pas encore atteint ». Rien de neuf dans ces propos réalistes.

La contraction de la consommation horlogère mondiale transparaît bien au-travers de plusieurs axes, différents mais complémentaires. Oublions un instant la crise, les licenciements et autres mesures de chômage partiel à encore venir pour jeter un œil sur ces indicateurs que sont les produits distillés à l’approche du Salon Mondial de l’Horlogerie de Bâle ainsi que le discours ambiant qui les accompagne.

Confirmation en toile de fond: d’une manière générale, l’horlogerie vit à l’heure du profil plutôt bas. Les apparitions de CEO et autres directeurs de marque par presse interposée se sont évaporées comme par enchantement depuis la fin de l’année 2008. Pour les groupes cotés en Bourse, une virgule de travers et c’est le cours de l’action qui encaisse.

Quant aux premières nouveautés qui commencent à être révélées, elles confirment la dynamique ambiante  - on appelle cela une « période de consolidation » : les propos tenus jouent de la carte du retour aux valeurs fondamentales et essentielles. Le mouvement se traduit par la présentation de petites complications « utiles », le mix de l’acier combiné à l’or rose, quelques tourbillons de ci de là. Une tonalité générale de laquelle émergent les couleurs anthracite/noir, qui reviennent d’ailleurs de manière récurrente à intervalles réguliers.

Bref, la tendance consacre le retour à la sobriété. C’est la fin de l’ère triomphaliste qui, pour certains, fut clinquante autant que prématurée, comme l’avenir proche le démontrera sans aucun doute. Certes, demeurent encore quelques soubresauts bling-bling jouant des contorsions sémantiques pompeuses qui, durant les années d’euphorie, ont fait illusion.  Discours d’un autre temps, en tout cas d’un temps provisoirement révolu. Il faut plus et mieux que des mots creux aujourd’hui pour repousser les limites du rêve.

Mais globalement cependant, en dehors de ces rares exceptions d’un autre temps témoignant d’une incompréhension du « mood » ambiant, produits et discours se sont adaptés en faisant le dos rond. De même, l’usage abusif et autoproclamé du terme « manufacture » transparaît toujours ici et là, notamment (mais pas seulement) parmi l’une ou l’autre de ces marques qui ont poussé comme des champignons sous la rosée au cours des dernières années, et qui pensaient pouvoir jouer dans la cour des grands, emportés par une vague consumériste que l’on croyait sans fin.

Incroyable que la Suisse horlogère compte comme manufactures… Presque autant que de marques ! Mais de quoi parle-t-on au juste ? De sociétés qui, étymologiquement, maitrisent l'ensemble de la fabrication et de la terminaison à la main des pièces constitutives du mouvement ? Où pense-t-on des marques qui emboitent des mouvements tiers quitte à les renommer par un sigle propre à l'entreprise et se font passer pour des manufactures.

L’usage de Valjoux ou de calibres ETA - excellents et éprouvés tracteurs très largement répandus … et appréciés off the record, n’est a priori pas en soi une maladie honteuse. Certes, voilà qui sonne moins sexy que de parler d’un calibre XY développé puis patiemment façonné pièce après pièce in-house par un vénérable maître-horloger….

 

Valjoux 7750 - ETA 2824

La transparence, maladie honteuse ? Concept et idée novateurs appartiennent à celui qui les développe. Là est d’abord l’essentiel, en marge des discussions oiseuses portant sur la capacité de produire et terminer totalement, partiellement ou en sous-traitant.

La contraction actuelle aura pour effet probable de recadrer – outre le marché - le discours et l’usage des mots, face à un amateur qui voudra de plus en plus savoir quelle est l’origine réelle de la motorisation de la montre convoitée. A plus forte raison qu’aujourd’hui, les arcanes horlogers suisses sont connus d’un public élargi: fournisseurs, origine des calibres, fabricants de modules. Le client de l’après-crise risque bien de ne plus avaler des vessies pour des lanternes.

Par Pascal Brandt - 30 mars 2009

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