Billet Horloger

Sous-traitants, communiquez !*

15 mai 2011

Il ne suffit plus de réaliser des choses extraordinaires, encore faut-il que ça se sache. Dans un contexte de prochaine ouverture du 10ème salon EPHJ-EPMT, réservé aux fournisseurs horlogers, l’injonction se veut supplique.

Sous-traitants, communiquez, c’est un ordre! Les temps ont changé, vos excuses habituelles à deux balles ne tiennent plus la route. Quelles sont-elles? Il y a ce sacro-saint respect de la discrétion, érigé en culture, qui consiste à ne pas pouvoir révéler le nom de ces prestigieux clients qui vous font confiance et vous font vivre, pour autant que vous ayez communément fait vœu de silence. Soit dit en passant, ce sont ces mêmes clients qui, du haut de leur suffisance et durant la dernière crise, vous ont laissés tomber, pire, vous ont utilisés comme tampon de leurs carences planificatrices. Eux s'en sortent, avec juste quelques égratignures, quelques annulations, un rien de chômage partiel et, les fanfaronnades d'une reprise dont ils sont les seuls, hormis la presse qui s'en fait l'écho car elle n'attend que ça, à sentir les effets. La foule appelle la foule, on se persuade parmi –comme disent les Vaudois– tandis que vous pansez vos plaies, si ces dernières vous ont laissé en vie. Et vous reprenez tant bien que mal le chemin de la discrétion, de la soumission voire de l'allégeance.

Au-delà de la démarche suspecte 
Votre autre excuse, facile celle-là, consiste à vous dissimuler derrière une fausse modestie qui considère comme suspect tout élan de communication. Et comme suspects tous ceux qui, certes maladroitement parfois ou de manière agaçante, se livrent à l’exercice. Il n'y a pas si longtemps, lorsqu'un de vos concurrents faisait «de la réclame» -c’est ainsi que vous résumiez toute campagne de publicité dans la presse- vous étiez le premier à colporter que ses affaires n'allaient pas tant bien. «La preuve, il fait tout pour draguer de nouveaux clients»! Et le sous-entendu allait de pair: à vous, il serait impossible de faire de même tant votre carnet de commandes et votre emploi du temps ne vous en laisseraient pas le loisir. Et de renchérir qu’il vous serait impossible d’accepter un nouveau client, à la manière d’un médecin spécialiste hyper sollicité, qui vous donne son prochain rendez-vous pas avant trois mois, que vous soyez banalement atteint ou à l’article de la mort.

Seulement voilà, la dernière crise vous a sonné. Vous vous êtes surpris, face au vide, à rappeler vos clients, à tenter de les rencontrer pour vous rappeler à leur bon souvenir. Vous qui n’aviez pas une minute à gaspiller en tentatives d’acquisition de nouvelles marques, vous voilà pendus au téléphone, tentant désespérément de décrocher un rendez-vous. Vous avez, alors que la situation était à l’économie, explosé vos frais de transports et de représentation, invitant vos prescripteurs à d’inhabituels déjeuners d’affaires.

Pour votre décharge, il faut avouer qu'il y avait une certaine noblesse dans cet état d'esprit qui consistait à ne vouloir être jugé que sur la qualité de son travail, à s'en remettre pour le new business au sempiternel bouche à oreille. Entre nous, c'est un mode de communication le bouche à oreille. Comme un autre? On estime même, dans cet univers étrange où s'étudie comme une science l'art de communiquer, que c'est l'un des meilleurs. Mais on le traite pour ce qu'il est, un moyen distinct dans un contexte de complémentarité. Avouez que c'était plus reposant que de ne s'en remettre qu’à lui, snobant au passage les autres moyens que sont publicité, communiqués de presse, plaquette d'entreprise en quadri ou site internet qui dépasse la simple adresse achetée pour éviter qu'un autre ne le fasse à votre place.

Délit de non-dit
Oui, la communication ça s'apprend. Car elle ne se résume pas uniquement à la sur-représentation de certains dans les médias tandis que d’autres mériteraient largement d’être de temps à autre cités ou consultés. Heureusement pour vous, l'apprenti boutonneux qui débarque chez vous, écouteurs scotchés aux oreilles, semble féru d’activisme sur Facebook, s’avère à l'aise sur des forums et des fils de discussion, maîtrise le sens des flux RSS et, ô suprême espoir, pourrait bien, s’il n’était pas si nul en orthographe, devenir un blogueur respectable.

Sachez que la nature n’aime pas le vide, c'est une loi naturelle. Ainsi, votre coupable absence de communication se transforme en délit de non-dit, tant il laisse la place aux effets de manche creux des brasseurs d'air. Avez-vous encore les moyens de vous passer de ce mal nécessaire? C'est à voir. Il se pourrait que les perturbations économiques fraîchement traversées vous aient enfin inculqué cette injonction: communiquez, ayez le respect de vous-même, de vos savoir-faire et de ceux qui les préservent au sein de vos dévouées entreprises.

Certains d’entre vous iront exposer à l'EPHJ-EPMT. C'est un premier pas, c’est un effort. Dîtes-vous que vos clients – vous les y croiserez à coup sûr – seront peut-être fiers un jour de vous citer. Au point de vous autoriser à livrer leurs noms aux non insiders. Quoiqu’il en soit, même s’ils continuaient à vous l’interdire, vous avez tant de compétences à montrer, tant de noblesses gestuelles ou industrielles à souligner, qu’un véritable programme de communication n’aura aucune peine à s’établir. Dites-vous que vos clients, dont vous ne révèlerez de toute manière jamais les noms sans accord préalable, sont aussi des lecteurs et des publics perméables aux communications alentours.

{*} A retrouver, en version résumée, dans l’édito du prochain JSH – Journal Suisse de l’Horlogerie, distribué spécialement dans le cadre du salon EPHJ-EPMT (du 24 au 27 mai 2011).

Par Joël A. Grandjean /TàG Press +41

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