Billet Horloger

Discours novice et bactéries

6 janvier 2011

Deux anecdotes, vécues dans une même soirée*. L’une provenant du discours d’un lauréat, récompensé pour la beauté et la technicité de sa première création, l’autre d’un horloger puriste, au franc-parler marquant… Bonne année!

A première vue, rien ne relie les deux anecdotes. La première est une phrase de discours, une de ces tirades balancées sans préméditation et qui se transforme en grande pensée. Pourtant, celui qui en est l’auteur avouait avant d’entamer l’exercice, qu’il se livrait à une première. Le trait d’esprit n’avait donc rien d’une technique de communicant, elle venait du fond des tripes. Pour un premier jet, l’horloger Ludovic Ballouard, un transfuge de François-Paul Journe converti à son aventure éponyme, tapait fort!

Mise en valeur du bon sens…

Face à un parterre de pros et d’aguerris, de pontes et de chicos, l’homme simple se lançait, en prononçant quelque chose comme «les chiffres à l’envers ont l’utilité de permettre la mise en valeur du chiffre qui, à l’endroit, indique l’heure…» Bien sûr, il faisait allusion au cadran de sa première création, l’Upside Down Number One, habitée par un système de douze mécanismes complexes dissimulés sous une sobriété rare. Un mécanisme pour chaque heure. Un concentré d’horlogerie compliquée et pure, doté d’une dimension poético-ludique, à faire fantasmer le plus exigeant des collectionneurs. Je vous décris l’objet: une seule aiguille pour indiquer les minutes puisque chaque chiffre des heures, positionné sur le cadran la tête en bas, se remet à l’endroit lorsque la course du temps arrive à son niveau. C’est par ce retournement du chiffre, entièrement orchestré de manière mécanique et à partir de la même énergie que celle qui entraîne le mouvement, que les heures défilent, se repositionnant à l’envers lorsque leurs 60 minutes se sont écoulées et que l’heure d’après s’entame. Le mieux, c’est encore d’y jeter un œil, car ce qui est si simple à voir pourrait s’avérer tortueux à décrire avec des mots.

 

Soudain, au-delà de l’émotion ressentie, sa phrase se charge de reliefs philosophiques et sa montre largue ses matérielles amarres pour s’envoler vers l’univers de la parabole. Surtout si, convalescent, on se remet difficilement d’une période perturbée et perturbante, cette énième crise vécue par l’horlogerie. Une période où les cartes ont été redistribuées, parfois même en cours de partie. Ainsi, ceux qui continuèrent à vouloir faire les choses à l’endroit, c’est à dire animés du FMQN spirit (l’esprit du Faire Mieux Que Nécessaire si cher à l’horlogerie originelle), ont permis, hélas parfois en en payant le prix fort, de mettre en lumière ceux qui font les choses de travers, louvoyant ou trichant avec les règles, privilégiant le profit maximal et, lorsque le ciel se couvre, enclins à se laver les mains dans la sueur d’autrui.
Au chapitre des survies, les puristes et les scrupuleux auront peut-être disparu tandis que les retors arboreront, en tous les cas à court terme, le visage des vainqueurs. L’horlogerie, dans sa longue vie, a survécu à de nombreuses crises. Elle avait pour anges gardiens le savoir-faire et des hommes d’exception et de principes, non pour autant dénués d’audaces, de curiosités voire d’opportunisme de bon aloi.
Ce genre de personnages épris de son art qui, en période où tous sont retournés met malgré lui en lumière ceux qui sont à l’envers.

2011, année bactérielle.

La deuxième anecdote s’inscrit dans la foulée. Juste après le discours, au parvis d’un espace extérieur transformé en fumoir à refaire le monde, un horloger puriste dont la gouaille verbale entretient la flamme des amoureux de la langue française, oscillant entre dialogues à la Audiard et tirades à la San Antonio, me glisse. «Si on s’en sort, c’est parce que nous sommes des bactéries. Et les bactéries, ça a l’avantage de s’adapter, même aux remèdes». Il fait allusion à ceux qui, armés d’un bon sens si prisé en temps de remise en question, ne se sont jamais résolus à cautionner l’absence de vision chez certains dirigeants, pire l’instauration de l’ère des compromis qui, sur le long terme, a vocation de scier la branche porteuse.

A l’heure de la reprise, au moment où les échines se décourbent, ceux qui sont restés droit, pour autant qu’ils aient pu survivre, méritent d’être érigés en repères. Si possible avant que les mauvais plis ne reprennent le dessus et que les chiffres ne se remettent à l’envers…. C’est tout ce que je nous souhaite pour 2011.

Soirée de remise des prix du concours Montres de l’Année 2010. Hôtel Intercontinental, Genève.

Par Joël A. Grandjean

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