Billet Horloger

Symboles massacrés !

1 mars 2010

Le Musée d’horlogerie et d’émaillerie de Genève a été purement et simplement rayé de la carte! Dans l’indifférence la plus totale. Son sort ressemble fort à l’enterrement honteux de l’Observatoire de Neuchâtel, organisé en toute discrétion par les autorités neuchâteloises.
Stop au massacre des symboles.

Limoges a son musée de la porcelaine, Bassano del Grappa son musée de la Grappa, Detroit son Henry Ford Museum, la place Porsche de Stuttgart Zuffenhausen en Allemagne son Porsche Museum…. La Chaux-de-Fonds son Musée International de l’Horlogerie. Tandis que plus près de chez nous, même Cluses en Haute-Savoie, Morteau ou Besançon possèdent leurs musées horlogers, Genève vient de procéder au lynchage du sien. Par une pirouette retors, effectuée en toute discrétion sans heurts ni levée de boucliers, par le service culturel d’une ville qui se dispute avec Bienne le titre de Capitale mondiale de l’horlogerie! Curieuse époque.

L’art de présenter les choses.

Appelons un chat un chat. Le musée horloger de Genève a été carrément biffé. Certes, aucun PV d’une séance municipale ne l’atteste formellement, j’ai pourtant bien cherché. Toutefois, l’énoncé même des nouvelles coordonnées de la Conservatrice Estelle Fallet trahit l’implacable réalité. Nulle part la mention «musée de l’horlogerie et de l’émaillerie». Seule, la raison sociale «Musée d’Art et d’Histoire», suivie de la précision complémentaire «Collections d’horlogerie, émaillerie, bijouterie et miniatures.»

Tout s’est déroulé dans l’art de présenter les choses. 
Ainsi, parle-t-on à propos du Musée d’Art et d’Histoire de la «maison mère» qui offre à l’ «ex-Musée» de «nouveaux horizons». Pour mieux détourner l’attention des suspicieux, on évoque le «pas important effectué vers la réintégration des collections d’horlogerie, d’émaillerie, de bijouterie et de miniatures.»

A lire entre les lignes des communiqués liés à la conférence de presse du 15 décembre 2009, ce déménagement révèle publiquement la décision prise par le Conseil administratif de destituer du titre de «filiale» une «institution muséale» propre, pour mieux l’annexer. Et l’habile manière de distordre la réalité enfonce le clou: «Ainsi, lesdites collections, déposées depuis 2004 dans des réserves visibles lors d’expositions temporaires, sont-elles désormais au cœur du plan de réintégration, au Musée d’Art et d’histoire.» Bonjour l’entourloupe!

Au nom des coûts, de la transversalité… 

Le Musée d’horlogerie, en tant qu’Institution à part entière, aura donc été vandalisé deux fois. Une première fois en novembre 2002, lorsque 174 pièces dérobées à la Route de Malagnou ont pris la poudre d’escampette, une deuxième fois cette fin 2009 quand, à grands renforts de subterfuges communicationnels, il est amputé de sa dénomination particulière pour se fondre dans l’amalgame d’autres Histoires.

D’accord, l’implacable raison des finances d’Etat: selon les études de 2006 et 2007, le réaménagement du musée dans son berceau inauguré en 1972, représentait des coûts «disproportionnés», notamment en raison de la sécurisation d’une maison de maître bâtie au 19ème siècle. Mais la vraie révélation est l’absence de volonté politique : on a beau être en présence de l’une des villes les plus associées à l’horlogerie dans le monde, pas question de la doter d’un musée à part entière.
On aura beau tenter de me convaincre que 125 pièces similaires à celles dérobées –en qualité ou en intérêt technique, ont été acquises et que les 18'000 œuvres en déshérence disposeront d’espaces attribués, de programmes d’expositions spécifiques (automne 2011, quelques mois de présence au Musée Rath et des œuvres jamais présentées au public), que l’exposition «Décor, Design & Industrie – arts appliqués à Genève» sera bâtie sur des principes de transversalité des collections et de pluridisciplinarité, rien n’y fait. Je m’entête à dénoncer l’inacceptable édulcoration, l’assimilation et annexion. Les Genevois se sont fait abuser.

L’appréciation politique en cause.

D’où peut donc venir cette forme de dédain truffée de ferments autodestructeurs? Pour certaines autorités, bardées de visions partisanes et déconnectées des racines industrielles, l’horlogerie ne serait que débauche de luxe et bling bling de performances économiques. Cette vision tronquée oublie qu’elle est avant tout une culture à part entière, que ses racines sont d’obédiences calviniste et paysanne, qu’on lui doit l’anoblissement en trente ans de métiers ouvrieux ainsi que la garantie d’une non-délocalisation due à la suprématie du swiss-made. Ces prétendus garants de notre culture se rendent-ils compte qu’ils grignotent méchamment leurs convictions en acceptant que les attentes des internationaux qui nous visitent soient largement couvertes par la présence de musées privées, tel le Patek-Philippe Museum, par ailleurs excellent?

Neuchâtel aussi.

Dans le passé et jusqu’à la moitié 20ème siècle, tout ce qui touchait à un étalonnage, poids, mesure ou mesure du temps, était chasse gardée politique. La chronométrie était alors un enjeu d’état. En témoignent les fameux Observatoires qui, de Genève à Neuchâtel avaient pour mission non seulement de détenir les standards et les étalons, mais également d’attester de la justesse des mesures, de la précision. Aujourd’hui, ce champ d’activité est passé aux mains des scientifiques. L’horlogerie n’est plus qu’une branche économique et nos instances faîtières préfèrent nettement disposer d’un Monsieur Cinéma plutôt que d’un Monsieur Horlogerie.

Il n’y a pas si longtemps, l’Observatoire de Neuchâtel, créé par décret du Grand Conseil le 18 mai 1958, subissait le même sort. Certes, l’acte d’euthanasie fut longuement documenté et argumenté, comme en témoignent les conclusions du rapport du 22 novembre 2006 produit par le Conseil d’Etat neuchâtelois (http://www.bloghorloger.ch/wp-content/uploads/2009/09/Observatoire_NE.pdf). Là encore, la raison des coûts l’emportait. Neuchâtel offrait donc à l’Observatoire de Besançon, sur un plateau, le solde de toute charge symbolique lié à l’horlogerie régionale et résolvait la problématique des missions réservées à son Observatoire par une distribution subtile: tantôt le CSEM (Centre suisse d’électronique et de microtechnique), tantôt METAS (office fédéral de la métrologie) et le Secrétariat d’Etat à la Science, tantôt le Laboratoire Temps Fréquence (LFT) créé en 2007 à l’Institut de microtechnique (IMT) de l’Université de Neuchâtel.

Querelle de mots? Admettons. Seulement, ce sont justement les mots qui véhiculent les symboles.

Et pourtant, l’histoire…

Neuchâtel, horloge universelle de Favag.
En 1958 le canton de Neuchâtel occupait la place qui lui revenait, à savoir d’être le garant de l’heure de toute la Suisse, par son Observatoire chronométrique et son célèbre troisième top. C’était grâce au Laboratoire suisse de recherches horlogères (LSRH), à l’Institut de Physique de l’Université, et à Ebauches SA (Oscillo-quartz). Ainsi, les vitrines du Pavillon suisse accueillirent-elles des montres, chronomètres et autres pendulettes de 1958, témoignages de la supériorité helvétique en matière de haute précision. Car la Belgique d’alors n’avait pour étalon référence que son oscillateur moléculaire à ammoniac…

Observatoire de Genève, Sauvergny. Chronométrie, commander son extrait.
Les résultats des concours de réglage des chronomètres étaient publiés chaque année, subissant ça et là quelques variations dans leur présentation. Chaque montre qui avait obtenu plus de 2/3 des points paraissait dans la liste des résultats publiés par la Société des Arts Classe d’Industrie et de Commerce (1872 à 1927) et dans les Publications de l’Observatoire (1928 à 1968). Toutes les montres qui réussissaient les épreuves au concours pouvaient obtenir un bulletin de marche. Ces bulletins peuvent s’obtenir par des demandes d’extraits des registres, directement auprès de l’Observatoire de Genève, à Sauvergny. Une manière de connaître les «livrets scolaires» précis des garde-temps que l’on possède ou que l’on aimerait acquérir. A ce jour, ce sont surtout les grandes maisons de ventes aux enchères qui font régulièrement appel à ce service. C’est le scientifique Bernard Pernier, qui s’y colle, entre deux missions d’observation astronomique.http://obswww.unige.ch/%7Epernier/obschrono/extrait2.html

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Par Joël A. Grandjean /TàG Press +41

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