Billet Horloger

Hayek Tonne, le frisson court

16 janvier 2010

En pleine enquête Comco, seigneur Hayek Senior donne de la voix. Certes menaçants, ses propos, repris par tous les médias, y compris ceux qui sont moins impliqués dans les dessous de la branche horlogère, méritent un éclairage.

Rappel du contexte. Une montre a besoin d’un moteur pour fonctionner. Quand une marque ne dispose pas de l’outil industriel pour le fabriquer elle-même, elle l’achète à l’extérieur, soit en pièces détachées qu’elle assemblera, soit prêt à être emboîté. En matière d’approvisionnement de ces mouvements, depuis qu’il a sauvé l’horlogerie suisse, Nicolas Hayek tient le couteau par le manche. Primo, il dispose d’un outil de production monumental, via notamment sa société ETA, fabrique d’ébauches, secundo, une autre de ses sociétés, Nivarox, demeure le passage obligé en ce qui concerne la fabrication du spiral, ce ressort vital qui s’intègre dans le cœur de tout mouvement mécanique. Bref, la notion de monopole n’est pas loin, d’où sa mise sous surveillance chronique de la Commission contre la concurrence –Comco.

Suite dans les idées et chicaneries.

Tout sauveur corporatiste qu’il est, le patron du Swatch Group est à la tête d’un groupe coté en bourse, contraint à la croissance. Ainsi, menace-t-il, depuis le début de la décennie, d’interrompre la livraison de ses mouvements à des marques tiers, comprenez à des concurrents. Et ce n’est pas les 450 à 600 millions de francs suisses qu’il retire de ce commerce –soit 7 à 8% de ses ventes, qui le freine. Tant qu’à continuer à livrer, il souhaite que ses livraisons se concentrent sur le phasing-out (des mouvements terminés, prêts à l’emploi), et non plus sur des livraisons de pièces détachées –composants.

A chaque fois, sous le poids des plaintes adressées à la Comco, il repousse la fatidique échéance. En 2004, le jugement de la commission, au terme de deux années d’enquête assorties de mesures provisionnelles, stipule: «ETA est en position dominante sur le marché des ébauches mécaniques produites en Suisse (…). La réduction ou la cessation complète des livraisons d’ébauches doivent être qualifiées de refus illicite d’entretenir des relations commerciales et donc d’abusif au sens de la loi sur les cartels. Pour de nombreux concurrents, la mise en œuvre du phasing-out sur une aussi courte période aurait signifié de facto la fin de leur activité économique, puisque aucun autre fournisseur n’existe.»

Alors, pour faire bien comprendre qu’il ne plaisante pas, il use d’autres moyens de pression, modifiant en cours de partie les règles du jeu commercial: le prix des assemblages complets augmente de 15% dès 2009; puis, durcissement de certaines pratiques commerciales, comme l’abandon de la ristourne pour paiement à 10 jours. Hayek père a beau clamer que ces mesures concernent également les marques de son groupe, de nouvelles plaintes sont déposées.

Horlogerie de volumes, le réel enjeu.

Qui pourrait lui reprocher de n’avoir pas assez tôt averti le marché de ses intentions? Il s’arrogeait même, ce faisant, le rôle plutôt gratifiant d’être le louable et ardent défenseur de l’indépendance en matière d’approvisionnement de mouvements. Du côté de la haute-horlogerie où les quantités de mouvements à fabriquer sont moindres, on assure que le danger est écarté, grâce à une mosaïques de solutions: floraison de micro-manufactures, percée de motoristes devenus fabricants et éditeurs de calibres customisables. Les marques de ce segment peuvent donc rester sereines, s’attribuant même parfois les lauriers de développements complicationnels développés en sous-traitance.

C’est surtout du côté de la production de masse, de dimension industrielle, que le spectre de la pénurie continue d’être agité. Un territoire sur lequel le Swatch Group est particulièrement à l’aise avec des marques comme Tissot, Swatch, Certina, Mido, Hamilton et Longines… Selon un observateur autorisé, on estime à 100 millions de francs suisses la somme à investir sur 10 ans pour détenir un outil de production aux capacités suffisantes pour pallier à celles du Swatch Group. Sur ce terrain, seuls Soprod et Sellita se sont profilés. Etonnamment, aucune de ces deux entités n’est issue d’un regroupement de marques concernées par le danger et qui auraient pu s’unir pour y faire face.

Darwin à l’honneur. Prochaines victimes?

Ces derniers jours, à l’orée de 2010, Hayek Senior a tonné une fois de plus. Le moment de son coup de voix n’est pas un hasard, même si l’épisode d’un calibre TAG Heuer, emprunté à la technologie SEIKO, l’aurait particulièrement agacé. C’est surtout pour lui l’occasion, en pleine enquête, de prendre à partie le public, pour légitimer ses arguments. D’autre part, il rappelle sa détermination à ceux qui, terrés dans un ronron chronique s’imaginent un énième report.

Le moment est stratégique, d’autant qu’on sait l’homme adepte de Darwin en matière de sélection économique naturelle ou dirigée. Il sait que durant la crise, beaucoup ont vécu sur leurs stocks et leurs réserves. Ainsi, à l’heure où les frémissements d’une reprise se font perceptibles, ses menaces pourraient bien résonner chez certains comme le coup de grâce fatal. Une véritable hécatombe, des lésions culturelles irréversibles, et, dans le segment de l’entrée de gamme ou de la production de volumes, un coup décisif porté à ses concurrents…

Par Joël A. Grandjean

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