JSH Histoire

La contribution des savants et horlogers Suisses aux progrès de la chronométrie

13 décembre 2013

Daniel JEANRICHARD (1672-1741)

LÉGENDE ET ORIGINE DE L'HORLOGERIE DES MONTAGNES

« Il était une fois... » C'est ainsi que commencent les contes de fées, les grandes épopées. C'est ainsi peut-être qu'il conviendrait également de commencer le portrait de Daniel Jean Richard, figure semi-légendaire et semi-historique, dont la tradition nationale devait faire l'archétype parfait du pionnier horloger, un peu comme elle fit de Guillaume Tell l'archétype parfait du Suisse libre et fort.

Or donc, il était une fois, par une belle journée des années 1690, un gros homme à la mise opulente qui s'arrêta devant la forge des JeanRichard, sur le chemin de La Sagne, au hameau des Bressels... Il s'y arrêta parce qu'il cherchait un homme capable de réparer sa montre, un gros « oignon » comme on en faisait dans son pays. Peut-être est-ce un défi ? Il demande au bel adolescent qui le reçoit sur le pas de la porte s'il peut redonner vie au mécanisme arrêté. L'autre, notre héros, vous l'avez deviné, considère l'objet, le tourne, le retourne et finit par déclarer avec une gravité mêlée de rougissante timidité, comme il convient à tout héros lorsqu'il rencontre son destin, qu'il se sent capable d'accomplir la besogne qu'on lui demande. Survient alors le père. Dans un patois auquel le gros étranger ne comprend goutte, il admoneste assez vertement son fils, car il doute que son rejeton encore imberbe soit capable de mener à bien un ouvrage de cette nature. Il n'a nulle envie de faire les frais d'une expérience dont tout permet d'augurer qu'elle sera désastreuse. 
Le jeune Daniel essaie d'insister, mais rien n'y fait. Pour clore la discussion, le père lui fait remarquer qu'il a suffisamment d'ouvrage sans jouer les petits génies avec une mécanique inconnue. La mort dans l'âme, le désespoir au cœur, le jeune forgeron s'apprête à rendre son garde-temps à l'Anglais. Mais, celui-ci, comprenant ce qui se passe, lui dit « qu'il ne s'inquiétait point du sort de ce meuble dont il faisait à l'avance le sacrifice et qu'il désirait que le jeune homme essayât s'il pouvait le réparer, dût-il le rendre plus mauvais qu'il ne l'était » (sic!). Et le récit continue ainsi, dans la version qu'en donne en 1827 François Brandt du Locle: « Après cela, le père consentit, ce qui fit un extrême plaisir au fils, qui se mit aussitôt à l'ouvrage et parvint à la mettre en bon état ».

Cette scène de la rencontre du jeune Daniel JeanRichard et du maquignon Peter, dont une version picturale figure aujourd'hui dans tous les manuels scolaires d'histoire suisse sous forme d'une reproduction du tableau romantique de Bachelin, est l'épisode central de ce qu'il faut bien appeler la légende jeanrichardienne. Mais c'est aussi l'épisode originel, l'acte de fondation de l'histoire horlogère des Montagnes neuchâteloises.

On sait en effet, comment le jeune Daniel JeanRichard mit à cette réparation non seulement tant de talent, mais aussi tellement de passion, qu'en même temps qu'il découvrait le mystère du fonctionnement de la montre de l'Anglais, il découvrait sa voie: faire lui-même des montres.

« Par son génie, soutenu d'un travail opiniâtre, il parvint au bout d'une année à avoir assez d'outils pour commencer sa montre, qui fut achevée sis mois après! Cette pièce jointe à plusieurs autres parties nécessaires de son établissement, attira chez lui les plus curieux de ses voisins qui lui commirent des montres. Il les travailla avec la plus grande activité et n'interrompit ce genre d'occupation que pour enseigner l'orfèvrerie à deus de ses frères. Il s'appliqua à la gravure dont il avait besoin pour l'horlogerie. Un étranger lui apprit qu'il .il avait à Genève une machine à fendre les roues; il s'y rendit exprès pour l'examiner. Son voyage fut infructueux, parce qu'on en faisait un mystère, mais il vit des roues fendues et il comprit que cette opération devait se faire au moyen d'une roulette et d'une plate-forme chargée de nombres pour déterminer celui des dents et en rendre les intervalles parfaitement égaux. De retour chez lui, il se mit à travailler et parvint enfin à construire cette machine si utile pour l'horlogerie. »

Voilà comment « cela » a commencé, selon une chronique qui date de quelque vingt-cinq ans après la mort de Daniel JeanRichard... Voilà pour la légende. Si l'on essaie d'examiner les choses d'un peu plus près, on s'aperçoit d'abord que... Daniel JeanRichard a effectivement existé, qu'il doit être né aux environs de 1672. Les avis divergent sur ce point et M. Aymon de Mestral de dire non sans humour dans son étude très fouillée sur Daniel JeanRichard: « pour un futur maître horloger, dont la précision est la première loi du métier, il est déjà vexant de voir des doutes planer sur son ascendance paternelle. Mais il y a plus: les historiographes ne sont pas non plus d'accord entre eux sur la date et le lieu de naissance de Daniel JeanRichard.

Tout porte à penser, cependant, que c'est aux environs de La Signe qu'il est né, à moins qu'un jour on puisse vérifier la version selon laquelle il aurait été baptisé le 28 novembre 1670 à Morat où son père se serait réfugié pour des raisons politiques. Il est à peu près certain, en tout cas, qu'il a fait ses premiers pas au lieu dit les Bressels, hameau faisant partie du « quartier dîmeur » des Bénéciardes, lequel relevait lui-même de La Signe. Une autre chose est certaine et qui est d'une grande importance: il y avait chez les Jean Richard une horloge. On le sait parce que le « meuble » est mentionné dans l'acte de partage des biens rédigé quelque temps avant la mort du grand-père paternel de Daniel. Il est permis d'imaginer, par conséquent que, dès son plus jeune âge, le petit Jurassien se soit senti attiré irrésistiblement par le mystère de cette mécanique, une « orloge dite d'appartement, en fer », à une seule aiguille horaire, du type de celles dont l'usage avait commencé à se répandre dans la contrée. Le jeune gamin a dû la démonter et l'examiner, et même on est en droit de se demander si les résultats de cette « expérience » ne furent pas les justes motifs de l'appréhension du père JeanRichard lorsque Daniel voulut se mêler de réparer la montre du Sieur Peter...

Jusque-là, la légende et la réalité concorderaient somme toute assez bien. Il faut hélas maintenant commencer à rendre à la vérité historique ce qui lui appartient. D'abord, le père JeanRichard ne semble nullement avoir été forgeron. Il paraîtrait avoir été un brave agriculteur-sylviculteur, qui avait peut-être comme la plupart des « montagnons » de l'époque, un métier accessoire touchant plus ou moins près à la mécanique. Il peut s'agir de serrurerie ou de réparation d'armes ou de quelque chose de ce genre, mais il est douteux que le jeune Daniel ait grandi dans une forge. On voit d'ailleurs mal un Anglais, venant d'un pays où l'horlogerie était déjà beaucoup plus avancée, s'adresser à un forgeron pour faire réparer sa montre...

Il paraît beaucoup plus certain que le jeune Daniel JeanRichard avait effectivement fait un apprentissage d'orfèvre, peut-être à La Neuveville - à moins qu'il n'ait fait un stage chez quelque pendulier de La Chaux-de-Fonds - et qu'il était déjà connu pour son habileté à travailler les métaux précieux. Un document atteste en tout cas que Daniel JeanRichard a livré à la paroisse de La Chaux-de-Fonds « deux calices d'église demandés pour la communion ». C'est là le genre de travaux qu'on confie à un orfèvre et cette précision, que nous empruntons encore à l'étude de M. Aymon de Mestral, semble bien confirmée par le recensement établi en 1712 au Locle qui classe Daniel JeanRichard comme « orfèvre et... pauvre ».
En 1692, il est mentionné comme « maître horloger » à La Signe. D'où nous pouvons presque conclure qu'il n'est pas né en 1672, car maître horloger à vingt ans, même quand on est génial... Tout permet de supposer qu'au début il fut surtout réparateur de montres et que, pour celles qu'il construisit, il dut faire venir de Genève ou de La Neuveville certaines pièces délicates, la fusée, le spiral et différents rouages. 
Bref, c'est au hameau des Bressels que le jeune Daniel JeanRichard, orfèvre, horloger et paysan commence par exercer son activité. A l'âge de trente-trois ans, il se marie, épousant une amie d'enfance, Anne-Marie Robert du Locle.

De ce mariage, Daniel JeanRichard devait avoir cinq fils - David, Daniel, Abraham, Jean-Jacques et Isaac - qui, tour à tour, à mesure qu'ils furent en âge d'entrer à l'atelier, le rejoignirent et devinrent ses apprentis. Ainsi la maison des Bressels dut-elle devenir un peu exigüe et c'est probablement la raison pour laquelle, en automne 1705, Daniel JeanRichard la quitta avec les siens pour aller s'établir aux Monts du Locle. « Par les fenêtres de son nouvel atelier ensoleillé, il pourra travailler de plus belle en contemplant le panorama des « Noires-Joux», le vallonnement des pâturages et ces lieux tant aimés de son adolescence ». Daniel JeanRichard prit aussi des apprentis. C'est même ainsi que commença la véritable évolution de sa carrière. En 1700 déjà, il passe contrat avec un certain Abraham Bosset de La Neuveville, par lequel il s'engage « de bien et fidellement montrer et enseigner audit Bosset son apprenti f, ce qui dépend de l'art et science d'horlogerie et autres secrets que le sieur Richard peut savoir, sans lui rien cacher ny receler, et de tout son possible et de bonne foy ». Précisions étranges, mais à l'époque plus d'un maître horloger n'aurait pas révélé ses secrets pour un empire, même à ses propres apprentis. 
M. Aymon de Mestral dit dans l'étude à laquelle nous nous sommes déjà référés que « l'un de ces derniers, avide de s'instruire, ne put surprendre les secrets de son maître qu'en épiant ses faits et gestes au moyen d'un petit miroir de poche! ». Et ceci illustre bien l'esprit totalement nouveau dans lequel Daniel JeanRichard s'était mis à la tâche. Il formait ses apprentis avec le désir de leur enseigner tout ce qu'il était possible de leur apprendre et beaucoup d'entre eux d'ailleurs devinrent d'excellents horlogers.

Cette véritable révolution dans les usages professionnels de l'époque est d'une extrême importance, car Daniel JeanRichard a donné ainsi d'emblée à l'horlogerie des Montagnes neuchâteloises son caractère de liberté. C'est grâce à cet esprit que dans les verts pâturages du Jura ne régna pas la tyrannique réglementation des corporations qui régissait - et régira longtemps encore - les horlogers de Genève, de La Neuveville, jaloux de leurs monopoles et prérogatives.

Ce climat de liberté explique aussi la très rapide expansion de la profession dans le Jura neuchâtelois, car chacun des habitants des Montagnes put trouver dans la nouvelle spécialité introduite par JeanRichard une lucrative occupation, sans se heurter à aucune difficulté administrative, à aucune barrière corporative. Il lui suffisait d'avoir appris une fois pour toutes, soit dans l'un des ateliers qui sont les points de départ de la plupart des grandes fabriques d'aujourd'hui, soit chez lui, à manufacturer telle ou telle pièce pour avoir sa part à la fabrication de la montre. Rares, en effet, furent ceux d'entre ces premiers horlogers de là-haut qui fabriquaient toute la montre et Daniel JeanRichard fut avant tout un organisateur. Citons, à cet égard, M. le professeur Alfred Chapuis: « Le mérite de Daniel JeanRichard fut d'avoir été le premier organisateur de ce qu'on a appelé l'établissage qui comportait déjà une assez grande division du travail. L'horloger des Bressels a organisé une véritable industrie en miniature en même temps que la vente à l'extérieur. Cela suppose à cette époque des dons pratiques et un sens commercial remarquable, car les difficultés étaient encore considérables. A la source du fleuve horloger, on retrouve le modeste orfèvre et maître horloger dont le savoir faire et l'énergie sont parvenus à ouvrir des voies nouvelles qui devaient apporter l'aisance et la prospérité aux populations des Montagnes ».

Il est compréhensible enfin que, dans ces conditions, ces premières montres jurassiennes soient loin d'avoir été des chefs-d’œuvre. Celles de Daniel JeanRichard, très rares aujourd'hui, étaient « volumineuses et lourdes d'aspect; elles n'avaient, avec leur boîtier de laiton gravé, guère de quoi séduire les collectionneurs ». Mais elles marchaient... 
En bref on peut dire que la montre jeanrichardienne se caractérise par une grande robustesse et des qualités de marche très satisfaisantes, mais aussi par une absence de tout cachet artistique, si on la compare aux chefs-d’œuvre des grands maîtres horlogers de Genève par exemple. Et comme si Daniel JeanRichard et ses premiers émules avaient délibérément décidé de laisser à ceux-ci le soin d'enchanter la clientèle aristocratique et étrangère qui était celle de l'époque, ils se sont tournés vers la clientèle des artisans et des bourgeois, essentiellement locale ou régionale, à laquelle s'ajoutaient tout au plus, au gré de voyages aussi rares qu'aventureux, quelques moines des couvents de Franche-Comté.

C'est peut-être en cela que réside l'originalité principale de l'oeuvre de Daniel JeanRichard: en faisant une montre bon marché - relativement - il plaçait le garde-temps, longtemps considéré comme un objet de luxe, à la portée des classes modestes, et il sera peut-être possible un jour de faire la preuve que cette conception nouvelle avait à sa base des idées sociales dont on peut fort bien faire le crédit à la nature généreuse, foncièrement désintéressée du grand pionnier. En tout cas, JeanRichard a ouvert ainsi à l'horlogerie des horizons beaucoup plus vastes. Il est en quelque sorte le précurseur de « la montre du prolétaire » qui, un siècle plus tard, sera lancée par l'astucieux Roskopf de La Chaux-de-Fonds. Comme le dit M. Aymon de Mestral, « il a devancé son temps et fait preuve d'une conception réellement industrielle et moderne de l'horlogerie ». Ceci n'empêche que, vers la fin de sa carrière, Daniel JeanRichard fit quelques pièces d'une facture moins rudimentaire et il en reste dont le coq est richement ciselé, le cadran repoussé et doré avec des cartouches d'émail sur lesquelles les heures sont peintes très artistement. Avec ses fils, il fit même quelques montres-calendrier où le quantième du mois paraissait dans un petit « trou quarré ». Il est normal d'ailleurs que la qualité de l'ouvrage se soit perfectionnée par la pratique... et la clientèle étendue en conséquence. Les montres de Daniel JeanRichard vont jusqu'à Valangin et Neuchâtel concurrencer celles « du Bas ». Après cinquante ans de labeur et de création, il laisse une situation matérielle qui, pour ne pas être brillante, est tout de même riche d'immenses possibilités et que les cinq héritiers de la jeune dynastie... ne manqueront pas de développer rapidement.

Mais surtout, comme l'écrit encore M. Aymon de Mestral, « quoi qu'il puisse arriver il était et resterait Daniel JeanRichard dit « Bressel », l'inspirateur de l'horlogerie des Montagnes. La tâche à laquelle il était destiné était accomplie. D'autres allaient la poursuivre et la développer d'une façon inouïe. Même à travers le silence et l'oubli qui vont envelopper le précurseur, l'essor et la prospérité de ces régions montagnardes continueront le plus bel et vivant hommage qui soit à sa mémoire ».

Silence et oubli... En effet, quelques jours après la mort de Daniel JeanRichard, le greffier du Locle se contentait - car tel était l'usage égalitaire et qui ne manquait pas d'une certaine grandeur - d'inscrire dans ses registres: « Le... avril 1741, enterré un homme ». Pas de nom, pas d'indication quelconque. Il n'y eut pas la moindre nécrologie au lendemain de son décès. On ne sait pas où est sa tombe. La ferme-atelier qu'il paraît avoir habitée au Petit-Mont a été transformée à la fin du siècle dernier. Les portraits que l'on a de lui, sauf un, exécuté par un inconnu et plutôt médiocre, sont tous du XIXe siècle... Daniel JeanRichard avait vécu et était parti comme il convenait pour donner à l'horlogerie cette figure mythique sans laquelle il n'est pas de vraie tradition.

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