La minute papillon

Sachons flatter l’ornithorynque

2 juin 2014

L’Afrique subsaharienne a l’oryctérope. L’Australie a l’ornithorynque. La Suisse a l’horlogerie.

Par André Vial

L’oryctérope apprécie la vie nocturne dans la savane, qu’il égaie de son groin tubulaire et de ses oreilles d’ânes. Le capitaine Haddock en a fait une insulte, c’est un honneur. L’ornithorynque continue de pondre des œufs comme un pinson, de claquer du bec comme un canard et de claudiquer comme un lézard avec ses pattes de loutre palmées plantées sur les flancs. Il présente son dard venimeux comme le scorpion, qu’il porte en ergot comme un coq, que l’ornithorynque tutoie d’ailleurs en cousin. L’étude de son génome a révélé qu’il partage 82% du patrimoine de la poule. Egalement de l’homme, du chien, de la souris et de l’opossum. L’Australie en a fait un symbole national. En Suisse, c’est l’horlogerie qui se porte au clair. On la flatte comme un ambassadeur pendant qu’elle fait le paon devant la fortune mondiale en prétextant avoir autre chose à faire que donner l’heure. On lui réserve les meilleurs emplacements dans les aéroports. Elle a ses musées, ses célébrations, ses séminaires et toutes sortes d’animations. Le calendrier est plein. Elle ne s’ennuie jamais. C’est notre ornithorynque. Comme l’ornithorynque, l’horlogerie suisse est une espèce à part. Elle s’est construite en salmigondis, ingérant et recyclant tout ce que l’histoire de la mesure du temps a produit depuis la plus haute antiquité. On ne se lasse pas de réécrire son récit. Tout le monde a son mot à dire, sur tout, sur l’industrie, sur les marchés, sur les valeurs, sur la technique. On ne sait pas à qui se vouer. Il en ressortit beaucoup de confusion. Il est peu probable que cela change.

ornithorynqueDevant l’ornithorynque, l’observateur perçoit ce que l’animal a de drolatique, mais bute sur la question de la catégorie. L’horlogerie suisse produit un effet similaire, ce qui lui vaut tout de même certaines critiques. On entend par exemple qu’elle manque de discipline industrielle en négligeant d’investir dans l’entrée et le milieu de gamme. C’est l’appel de Nick Hayek et personne n’y rétorque pour ne pas froisser le railleur omnipotent. Le secteur tout entier s’accroche aux mamelles de Swatch Group comme le petit ornithorynque sorti de l’œuf et l’on saisit les instances fédérales dès que la nourrice veut l’en décoller. La commission de la concurrence trouve cela cocasse et se donne toute la peine du monde pour que la situation évolue le plus lentement possible. Le résultat est une consanguinité que même l’ornithorynque récuserait. On hésite à lézarder le rêve. Le consommateur ne s’en remettrait pas de penser que son Mirage 3000 de poignet est aussi bien équipé que sa montre de première communion.

L’industrie y joue aussi sa plus belle opportunité commerciale. L’histoire ne repassera pas le plat. Il n’y aura jamais plus de source d’approvisionnement aussi bon marché en Suisse. On le sait alors on se tait, mais on n’en pense pas moins. Si les circonstances s’y prêtaient, Swatch Group se verrait certainement reprocher en retour d’avoir contribué à l’émergence de l’horlogerie asiatique en y localisant sa production de composants. Ce qui n’est bien sûr plus d’actualité depuis que l’industrie a trouvé sa cause commune dans le renforcement de son appellation d’origine (presque) contrôlée, sonnant ainsi l’heure du rapatriement des centres d’usinage et des grands investissements en Suisse. Une mobilisation que Swatch Group est à peu près seul à porter. C’est une cause de tension, mais une preuve que l’horlogerie évolue. Ce qui la distingue de l’ornithorynque, qui a conservé a peu près tous ses caractères ancestraux.

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