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Le réseau de Sainte-Croix

14 décembre 2013

Toujours associé dans le monde entier aux boîtes à musique ou aux automates, le nom de Sainte-Croix, avec ses hameaux de L’Auberson et de la Chaux, apparaît depuis quelques années à l’enseigne de l’horlogerie.

horlogers

Une nouvelle vocation pour la cité industrielle du «balcon du Jura»? Pas vraiment. Il s’agit plutôt d’un retour aux sources. Car elle fut horlogère au XVIIIe et au XIXe siècle avant de s’éclater dans les gramophones, les postes de radio ou les caméras. C’est ainsi qu’en 1878 on y dénombrait 23 fabricants, qui occupaient 1000 ouvriers pour une production de 23000 montres.

A une tout autre échelle et de nature fort différente, ce qui se passe aujourd’hui est un phénomène extrêmement intéressant. Oubliez les grandes entreprises, les vastes ateliers, les régiments d’ouvriers. La nouvelle horlogerie à Sainte-Croix, c’est une grosse poignée de fortes personnalités, aux talents reconnus, parfois uniques, un réseau de compétences exceptionnelles. En 20 ans, ces artisans de la pièce unique ou de la série limitée ont fait des miracles et le bonheur des collectionneurs, dans leurs domaines respectifs ou à la confluence de leurs spécialités. Leur notoriété est réelle dans le cercle des connaisseurs, davantage que dans le grand public certes, mais toujours en relation avec des produits de haut niveau. Et l’écho suscité en Asie ou aux Etats-Unis est sans commune mesure avec la modestie de cette fine équipe.

La french connection. 
Tout commence ou recommence à la fin des années 1980 avec Vianney, Francois-Paul et les autres. Au-delà du clin d’oeil, aujourd’hui ce serait plutôt Vianney, François, Dominique, Nicolas… François-Paul, lui, n’a fait que passer à Sainte-Croix, mais il a joué un rôle moteur, ce qui n’étonnera personne si on dévoile son patronyme : Journe.

L’horloger marseillais, monté à Paris chez son oncle restaurateur d’horlogerie ancienne, aimait trop la ville pour s’installer durablement dans un village du Jura vaudois, qui avait pour lui a priori autant d’attrait que le pays des Ch’tis… Il y créa pourtant en 1989 une petite société ambitieuse : THA, Techniques horlogères appliquées. Son choix n’était pas fortuit. Il y avait là Dominique Mouret, un virtuose de la restauration de pendules, et d’autres artisans réunis autour du Centre international de mécanique d’art (CIMA). Il proposa à l’un de ses amis horlogers de la région parisienne de les rejoindre. La french connection a toujours été d’actualité dans l’horlogerie suisse. Vianney Halter se souvient de ce repas, un jour de Noël, sur la terrasse du Grand Hôtel des Rasses, grand soleil et vue plongeante sur la mer de brouillard : «Je n’ai pas hésité. Entre ça et la banlieue parisienne… Et je n’ai jamais regretté ce choix. Pour créer, dans notre métier, on a besoin de cette qualité de vie, de cette tranquillité, de cette nature.»

montre vianney halter

vieille montre

François-Paul Journe conserva son centre de gravité à Paris durant quelques années avant de filer à Genève pour s’épanouir en lançant plus tard sa propre marque, mais non sans avoir donné une forte impulsion à THA.
Il avait lui-même réalisé pour John Asprey une pendule « sympathique », associée à une montre de poche qu’elle remontait et réglait selon l’ingénieux système imaginé jadis par Abraham-Louis Breguet. Dans la foulée, une nouvelle réinterprétation de la pendule Sympathique de Breguet, destinée à la marque cette fois et couplée à une montre-bracelet, vit le jour à Sainte-Croix et, au fil des ans, une vingtaine de pièces de ce type allaient sortir des ateliers de THA. Celle-ci a trouvé très vite une clientèle privilégiée, réalisant des pièces d’exception pour les plus grandes marques, et en multipliant des développements dans le créneau d’un art horloger très sophistiqué s’adressant aux collectionneurs. Vianney se souvient : «François-Paul faisait des sauts, nous donnait ses directives techniques, très solides, mais nous laissait la liberté d’interpréter et de choisir la meilleure voie pour y arriver. Il a fallu plus d’un an pour maîtriser la Sympathique. Puis dix ans pour en produire dix.» 

S’il est un horloger qui s’en souvient aussi, c’est le discret Pierre-André Grimm qui a assuré le réglage de toute la série. Cet homme a plus d’une corde à son arc: il excelle dans la réalisation d’oiseaux chanteurs, qui furent aussi une spécialité locale, et qu’il est l’un des derniers à maîtriser.

Trait dominant de la personnalité de l’incubateur Journe, son immense respect pour les maîtres horlogers du passé. C’est aujourd’hui encore et toujours le point commun de tous ces joyeux artistes de la mécanique fine et de l’horlogerie de haut vol, qui planent souvent au-dessus des nuages. Même Vianney Halter? Et comment! Bien sûr les oeuvres de ce créateur un peu déjanté sont toujours des pieds de nez au classicisme, qu’elles aient été conçues pour sa propre marque ou pour d’autres. Qu’on pense à ces étranges objets franchement hors du temps de sa collection Futur Antérieur ou à l’« improbable » Opus 3, comme on dirait aujourd’hui, en se demandant si Harry Winston pourra un jour transformer le génial essai. Ou encore, et c’est toujours d’actualité, au très original Cabestan de son ami Jean- François Ruchonnet.

Quand Vianney a créé sa propre société, après trois ans de jubilation créative chez THA et un passage chez François Junod, il l’a baptisée Janvier SA, en hommage à l’un des plus grands horlogers du XVIIIe siècle, Antide Janvier. Et ce respect du travail des anciens, qui jamais n’émascule ou n’implique la moindre retenue dans l’envie d’innover, se confirme quand on visite avec lui les combles et les annexes de l’ancienne usine de boîtes à musique dont il a fait sa véritable manufacture: il y entasse des mécanismes, des outils et des machines des siècles passés, souvent encombrantes et récupérées un peu partout, notamment via l’Internet, et dont les subtilités techniques, qui nous échappent évidemment, l’enthousiasment. Le plus fort est qu’il en recycle en les détournant de leur usage d’origine pour les transformer en originales machines à commande numérique… Les voltigeurs de la mécanique sont toujours à l’oeuvre à Sainte-Croix, adaptant leur outillage comme ils l’avaient fait jadis pour passer de l’horlogerie à la musique mécanique.

On retrouve la même passion chez Dominique Mouret ou François Junod, incarnée en de modestes objets ou d’énormes pièces comme ces horloges de clochers soustraites à la disparition et à la casse. Dominique a dirigé THA durant quelques années, parce qu’il fallait bien que quelqu’un prenne le relais à un moment donné, mais il est avant tout le roi de la restauration de pendules anciennes. On dit de lui qu’il «sent» la matière et la manière dont les anciens ont travaillé pour réanimer les vieilles dames mécaniques, leur redonner un teint de pêche. Une question de feeling… «On compte sur les doigts de la main dans le monde les gars d’un tel niveau.» Un talent unique, un don? Lui s’en défend d’un large sourire. Mais quand d’autres ne jurent que par les prouesses techniques de la miniaturisation, le pendulier fait remarquer qu’en matière de finition, les grandes surfaces offertes par ses pendules de prédilection sont d’une exigence inouïe. Saisissant une montre de poche: «Là franchement, y’a moins de boulot.» En réalité l’homme passe d’une dimension à l’autre avec la même passion, la même facilité et surtout le même respect pour le travail des uns et des autres, d’hier et d’aujourd’hui, pour leurs compétences particulières.

pendule automateFrançois Junod lui est le prince des automates, dont on dit volontiers qu’il a renouvelé le genre. Sans se prendre la tête dans la couronne, il glissera les lauriers à son maître Michel Bertrand. Reste qu’il construit ces temps-ci pour un collectionneur américain un androïde qui sera le plus compliqué du monde avec près de 4000 composants…

Mais en fait, quel rapport avec l’horlogerie? Il y a la mécanique bien sûr. Pur produit de la cité jurassienne, François a été formé dans son Ecole technique, avant d’aller faire les beaux-arts à Lausanne. Mais c’est bien à Sainte-Croix qu’il revient, où Bertrand lui avait transmis le virus. Il commence par équiper un petit atelier de vieilles machines. L’appel du large le conduit aux Etats-Unis, il revient en Suisse. Paris lui fait les yeux doux. Retour à Sainte-Croix. Dans une ancienne forge de la rue des Arts, il se débrouille en fabriquant des barbecues, des tables de magie… Il fait mouche au milieu des années 1980 avec un Pierrot miniature. «L’idée était de le mettre dans la vitrine d’un horloger. A la suite d’une émission TV, on m’a suggéré de prendre contact avec Blancpain, donc avec Jean-Claude Biver. Celui-ci a joué le jeu et m’en a vendu 25 en quatre ans!» C’était parti pour Junod, qui en passant développa avec Jacques Piguet un micromoteur pour automates «un peu comme un mouvement horloger…»

montre musicale

Dans les automates, le décompte du temps est fait mécaniquement. On entre là dans une forme de cousinage. «J’ai d’ailleurs toujours été attiré par les horloges, les pendules et les carillons.» Dès le début des années 1990, il allait évidemment faire partie de la bande d’allumés organisée à l’intérieur puis autour de THA. Et comme tout se tient dans cette friche industrielle, il a même pu racheter à Reuge l’ancienne fabrique de cartonnage de son père, où naissent depuis lors des androïdes et de poétiques créatures. Ce printemps, on a pu voir une de ses dernières oeuvres à Baselworld chez Daniel Roth, qui lui a commandé un joueur de dés et l’a reproduit sur le cadran de son modèle Giocatore Veneziano. Les relations de l’automatier avec les horlogers sont naturelles et 

s’inscrivent dans une tradition dont Jaquet-Droz n’est pas le moindre jalon.

Un nom revient régulièrement dans la bouche des uns et des autres, celui de Nicolas Court. Encore un virtuose de la matière, dont tous font l’éloge. Ce Jurassien a débarqué à Sainte-Croix avec son pote Fabrice Calderoli en automne 1989. Ils sortaient tous les deux de l’école de Saint-Imier, formés comme micromécaniciens. «Mais cela avait été à l’origine une école d’horlogerie et un ancien prof continuait à transmettre la culture horlogère, la connaissance de l’outillage, un certain savoirfaire… » Fabrice avait été engagé par Mouret, Nicolas entra chez THA. C’était il y a près de 20 ans, les Jurassiens ne sont jamais repartis. Aujourd’hui, ils sont chacun indépendants, partagent les mêmes locaux, où ils ont accueilli un troisième larron, Dzevad Cohadarevic, formé à l’Ecole technique et fournisseur de composants pour les plus grandes marques horlogères. N’y aurait-il que des hommes dans cette histoire-là? Mais non. La soeur de Fabrice est venue faire un stage chez François il y a quelques années. Elle aussi est restée.

automate rothVianney Halter avait décelé très vite chez Nicolas des aptitudes exceptionnelles dans le travail de la matière à de très petites dimensions. «Il était beaucoup plus jeune que moi, mais avec déjà une maîtrise technique très rare. On était complémentaires et on a fondé ensemble Janvier SA. J’ai racheté sa part quand il s’est mis à son propre compte. Et je suis devenu un de ses clients.» Très sollicité depuis lors, Nicolas fait lui aussi, fort discrètement, le bonheur de grandes marques. Et celui de plus modestes aussi, comme Mermod Frères qui obtint jadis des distinctions aussi bien pour ses montres que pour ses boîtes à musique et que Reuge vient d’exhumer. 
Dans son nouveau stand de Baselworld résolument contemporain et en phase avec le rafraichissement de l’image de la musique mécanique de haut de gamme, on a pu découvrir à Baselworld les premiers fruits prometteurs de ce parrainage. Comme Charles Reuge le fit en son temps, il y a une légitime vocation pour Reuge, à exploiter avec Mermod le créneau de l’horlogerie musicale. Et avec Nicolas et ses potes au fourneau, les amateurs de délicatesses mécaniques vont se régaler.

Il n’est pas facile de suivre les trajectoires entremêlées des membres de ce réseau de travail artisanal et d’amitiés. Un bel écheveau en vérité. En 20 ans, beaucoup ont oeuvré ensemble, se sont séparés, croisés, retrouvés. D’autres sont partis, enrichis d’une expérience, d’un savoir-faire exceptionnels et la tête pleine d’idées. Les frères Baumgartner ont passé par là, Thomas d’abord puis Felix, qui s’en alla fonder Urwerk à Genève, Franck Vicenti y a retrouvé FP Journe, Mark Schmid a rejoint Philipe Dufour à la vallée de Joux, Gilles Quentin a choisi Panerai à Neuchâtel, où Maarten Peeters a repris les rênes du Wostep. On pourrait poursuivre l’énumération, la liste est longue. Il y eut enfin, mais on aurait pu commencer par lui, Denis Flageollet, un des piliers de THA, dès l’origine et jusqu’en 2001. Il symbolise le retour aux valeurs fondamentales de l’horlogerie (lire WA 003), couplé à des envolées technologiques épurées, à l’image de ses dernières Dream Watches. Il n’est pas parti très loin pour s’en aller fonder De Bethune avec David Zanetta. Leur féconde et créative entreprise occupe aujourd’hui une cinquantaine de personnes à La Chaux et à L’Auberson.

debethune

THA a donc été un véritable creuset, qui a compté jusqu’à 35 collaborateurs avant de voir ses effectifs s’étioler, victime d’une hémorragie sans doute naturelle, mais alors inquiétante, quelles que soient les vertus des vases communicant. Franchement, quand Carl F. Bucherer a racheté cette «cellule de création et de développement», on a pu se demander si la marque lucernoise n’avait pas acheté une coquille vide, avec quelques désillusions à la clé pour tout le monde et un possible déclin fatal du «laboratoire». Le pronostic des observateurs était réservé. Baselworld a délivré le meilleur des bulletins de santé, sous la forme d’une des nouveautés les plus intéressantes de l’édition 2008, un calibre automatique doté d’une masse oscillante périphérique.
C’est là pour Carl F. Bucherer le premier fruit de son acquisition. Déjà? Evidemment le pipeline de THA n’était pas vide et la marque lucernoise était bien placée pour le savoir. Elle n’a pas acheté son chat dans un sac, les yeux bandés. Cela faisait neuf ans qu’elle en était la cliente, ce qui explique sa montée en gamme mécanique, illustrée par le module Patravi GMT à trois fuseaux et passage de la date dans les deux sens, en 2001 déjà.

Sur le site, les ambitions sont clairement affichées et la volonté d’investir dans l’outil industriel est manifeste. Les choses bougent très vite, de nouvelles machines arrivent, une décolleteuse, une tailleuse CNC, un centre d’usinage. La surface de THA, appelée à devenir la manufacture Carl F. Bucherer, va passer de 1000 à 2000 m2. Au niveau de l’effectif, le mouvement s’est inversé: tombé à neuf, il a déjà doublé, d’anciens collaborateurs ont été réengagés, d’autres arrivent. «Dans cinq ans, nous emploierons 50 personnes, tout est planifié, annonce le directeur Philippe Roehrich, que le nouveau propriétaire a maintenu à son poste. Nous voulons développer ici des mouvements, des modules, et les produire, mais sans dépasser en volume le niveau des petites et moyennes séries.»

Un terreau favorable
Ce retour gagnant de l’horlogerie à Sainte-Croix n’est pas simplement le réveil d’une belle un instant assoupie. La rupture a été longue et profonde. Il ne suffisait pas de remuer quelques braises pour que le feu reparte. Pour avoir passé mon enfance, dans les années 1950-1960, dans ce village alors au faîte de sa gloire industrielle et de sa démographie, avec 7500 habitants (4300 aujourd’hui), je puis témoigner qu’on faisait et qu’on se souvenait d’avoir fait à peu près tout ce qui était imaginable dans les usines de Sainte- Croix, mais que jamais on n’évoquait les montres… C’était le temps des caméras et des tourne-disques, des Paillard, Thorens et Reuge, de grandes entreprises qui avaient fait de la diversification une règle d’or, à tel point que l’énumération de leurs best-sellers tient de l’inventaire de Prévert. Même si une voisine faisait comme tant d’autres du goupillage à domicile pour les boîtes à musique, Reuge, était pour moi à l’époque d’abord un fabricant de fixations de skis, les fameuses Kandahar, avec un modèle de sécurité dont une cicatrice à ma jambe gauche atteste la délicate mise au point… Jean Reuge, qui sourit à cette évocation, est une des mémoires vivantes de cette incroyable saga industrielle, qu’il a brossée dans une attrayante plaquette*. Il confirme la disparition totale de l’horlogerie au lendemain de la Première Guerre mondiale.

reuge

«Les horlogers de Sainte-Croix s’étaient spécialisés dès le XVIIIe siècle dans les composants à valeur ajoutée comme les cadratures pour les montres à sonnerie et ne s’intéressaient pas aux composants moins nobles, faiblement rémunérés. Pour résumer, ils n’ont pas su passer du statut de fournisseurs à celui de fabricants de montres complètes et ils ont raté le coche de l’industrialisation de l’horlogerie à la fin du XIXe.»

lune de bethune

Ce qui est amusant, c’est que les autorités locales ont toujours tenté au cours du temps d’attirer des horlogers et de développer ce secteur sans obtenir les succès escomptés. Et voici qu’après une éclipse de deux ou trois générations ils sont réapparus presque spontanément. «C’est comme pour les champignons, il y a un terreau favorable et quand les conditions sont réunies, ça repart !» Ça doit être ça : le substrat. Un environnement historique, des générations de gens habiles de leurs doigts, des maniaques de la mécanique et de la précision. Et là-dessus vient se greffer un apport extérieur, sans préjugé et qui y croit. Il fallait sans doute du sang neuf. Ce réseau si compétent et si performant des nouveaux horlogers de Sainte-Croix résume dans le fond à petite échelle toute l’histoire de cette industrie helvétique. Et la renouvelle avec beaucoup de fraîcheur. Les membres du clan se donnent des coups de main, échangent constamment, s’estiment réciproquement, font beaucoup de choses ensemble et ne se regardent jamais comme des concurrents, même quand ils partagent la même clientèle. Tel est du moins leur état d’esprit aujourd’hui. On croise les doigts, car ils ne sont pas à l’abri des redoutables effets du succès des uns et des autres, enfin, surtout des autres.

(WA n°5) Par Jean-Philippe Arm

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