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La création des écoles d’horlogerie

14 décembre 2013

Les premières écoles d’horlogerie de Suisse ont été fondées au milieu du XIXe siècle, dans le but de promouvoir la formation d’horlogers complets et de renforcer la qualité des montres.

L’essor de l’horlogerie au cours du XVIIIe siècle avait mené à une forte division du travail, si bien que la plupart des jeunes gens qui se lançaient dans cette industrie n’avaient réalisé qu’un apprentissage de courte durée, limité à une partie seulement du processus de production. 
Afin de réagir contre cette tendance, qui faisait craindre la disparition d’un savoir-faire technique collectif, certains fabricants d’horlogerie promeuvent la mise sur pied d’écoles destinées à la formation d’horlogers maîtrisant l’ensemble du processus de fabrication de la montre. 

Ces apprentissages, généralement organisés sur une durée de trois ans, allient enseignement théorique (physique, astronomie, dessin, mathématiques, etc.) et travail pratique en atelier. 
Ils permettent la formation d’une nouvelle élite horlogère destinée à prendre en main la direction des comptoirs et des ateliers de l’Arc jurassien. C’est ainsi que des écoles voient successivement le jour à Genève (1826), La Chaux-de-Fonds (1865), Saint-Imier (1866), au Locle (1868), à Neuchâtel (1871), Bienne (1873) et Fleurier (1875).
Ces institutions peinent cependant à donner satisfaction aux entreprises horlogères. Car cellesci ont besoin, et rapidement, de visiteurs, chefs de fabrication, directeurs techniques, fabricants d’horlogerie. Ainsi, on dénonce la trop grande place faite à l’enseignement théorique et une durée d’apprentissage jugée excessive, raisons pour lesquelles de nombreux apprentis cessent leur formation avant son terme. 
Selon un rapport établi par le directeur de l’Ecole d’horlogerie de La Chauxde- Fonds, parmi les 140 élèves ayant fréquenté son établissement entre 1865 et 1874, seuls 14 apprentis (10 %) y ont étudié durant trois ans, tandis que 50 ont suivi les cours pendant moins d’un an (35 %), 51 pendant moins de deux ans (37 %) et 25 pendant moins de trois ans (18 %).

Retour de Philadelphie. 
Lorsqu’il revient de l’Exposition universelle de Philadelphie, en 1876, l’ingénieur Jacques David, directeur technique de Longines à Saint-Imier, est bien décidé à moderniser l’horlogerie suisse. 
Aux Etats-Unis, il a visité les principales fabriques horlogères (Waltham Watch et Elgin Watch). Organisées comme des entreprises industrielles, elles produisent des montres extrêmement bon marché, grâce à l’usage de machines et à la standardisation des produits, qui remettent en question la domination exercée jusquelà par l’horlogerie suisse sur le marché américain, son principal débouché. 
Jacques David veut adopter en Suisse le modèle américain et développer une politique active en faveur de ce projet. Il rédige un fameux rapport sur les entreprises horlogères américaines qui fait des vagues dans le milieu suisse, attaché à un mode de production plus artisanal. Il s’engage aussi au sein de la Société intercantonale des industries du Jura, dont il préside dès 1877 la sous-commission technique chargée de rationaliser certaines normes horlogères (adoption du système métrique, unification des grandeurs de vis, etc.). Enfin, il intervient dans le domaine de la formation professionnelle et fait des écoles d’horlogerie un élément central de son projet modernisateur. Nommé membre de la commission de l’Ecole d’horlogerie de Saint-Imier peu après sa fondation, il s’y impose comme l’une des personnalités de l’établissement jusqu’à son décès en 1912.

classe d'horlogerie

Sous son impulsion, une importante réunion des directeurs des écoles d’horlogerie de Suisse a lieu à Neuchâtel en 1877, afin de débattre de l’éventualité « d’apporter une modification dans l’enseignement théorique et pratique donné actuellement dans nos écoles […], ensuite de la concurrence [des] grands établissements américains travaillant par des procédés mécaniques ». En clair, il s’agit de réorganiser et d’unifier la formation des horlogers en Suisse, en développant les connaissances dans le domaine mécanique et en introduisant des machines dans les ateliers. Aucune décision n’est prise durant cette réunion, qui révèle surtout des positions tranchées quant à l’adoption du modèle américain. 
Les écoles de Genève, de La Chaux-de-Fonds et du Locle se montrent les plus réticentes. Pour elles, seule la promotion d’une horlogerie qualitative et produite de manière artisanale est à même de combattre la concurrence étrangère. Pour ce faire, il est nécessaire de disposer d’écoles promouvant l’excellence technique d’un savoir-faire traditionnel. 
Les administrateurs des écoles d’horlogerie s’avèrent peu favorables au projet de Jacques David. C’est donc seul, dans le cadre de « son » établissement, qu’il met en oeuvre son projet modernisateur.

Un établissement pionnier
La création et le développement de l’Ecole d’horlogerie de Saint-Imier sont intimement liés à la principale fabrique d’horlogerie de la localité, Longines. Issue d’un comptoir horloger fondé en 1832 et repris vingt ans plus tard par Ernest Francillon, cette fabrique entreprend à la fin des années 1860 un processus de rationalisation qui va en faire l’un des géants de l’industrie horlogère suisse. 
En 1867, Francillon bâtit une fabrique et fait appel à l’ingénieur Jacques David pour le seconder dans l’organisation de cette nouvelle manufacture. Au cours des années 1870- 1900, ses dirigeants concentrent leur main-d’oeuvre au sein de l’entreprise et y introduisent des machines. Le nombre d’employés passe de 170 personnes en 1870 à 850 en 1905, date à laquelle Longines est la seconde entreprise horlogère du pays, derrière Langendorf SA, avec 1098 ouvriers en usine. Quant à la production, elle connaît aussi une très forte croissance : la production annuelle passe ainsi de 20 000 pièces en 1885 à 93 000 en 1901. Cette forte croissance nécessite l’engagement de visiteurs, chefs d’ateliers et cadres techniques disposant des connaissances permettant l’essor d’une entreprise industrielle d’horlogerie, raison pour laquelle Ernest Francillon et Jacques David soutiennent dès sa fondation l’Ecole d’horlogerie de la localité. 
L’établissement est ouvert en 1866 et fonctionne dans ses premières années selon un modèle classique : l’apprentissage complet de trois ans comprend une formation à la fois pratique et théorique. L’école connaît alors un certain succès, le nombre d’élèves passant de 12 en 1867 à 27 en 1870. Pour faire face aux critiques qui jugent la durée de formation trop longue, la commission autorise dès 1869 que certains enfants ne suivent que les cours pratiques et le caractère pragmatique de l’apprentissage est accentué. 
Le directeur Heinis, ancien maître à l’Ecole d’horlogerie de Besançon, met en place en 1874 une nouvelle organisation du travail dans les ateliers proche du travail à la chaîne : chaque apprenti occupe une place déterminée dans le processus de fabrication selon son degré d’avancement et ne réalise qu’une opération spécifique dans la fabrication de la montre. 
Cette réforme rend l’école populaire : on dénombre une trentaine d’apprentis dans les années 1875-1877.

atelier mecanique

Le triomphe de la mécanique
La modernisation de la formation des horlogers intervient véritablement après le retour de Jacques David. Elle s’opère à divers niveaux : il s’agit d’abord de renouveler l’outillage utilisé par les apprentis. L’école acquiert ainsi deux tours en 1879 et reçoit, la même année, un premier don de Francillon « pour être employé spécialement au perfectionnement de l’outillage ». 
Cette politique de modernisation de l’équipement est très présente durant toutes les années 1880. On assiste aussi à une ouverture plus large de l’école, dans le sens d’une démocratisation du recrutement, grâce à la baisse de l’écolage. Enfin, l’école diffuse auprès de ses élèves des connaissances relatives à l’horlogerie américaine. 

En 1887, la commission demande à la Société intercantonale des industries du Jura « de bien vouloir distribuer sa collection de mouvements américains aux Ecoles d’horlogerie ; placés dans les collections, ces mouvements rendraient encore des services ». 
A l’interne, cette modernisation est prise en charge par un nouveau directeur, Jämes Reymond, nommé en 1880. En provenance de la Fabrique d’horlogerie de Montilier, l’une des entreprises horlogères les plus modernes de Suisse, il reste à la tête de l’établissement de Saint-Imier jusqu’en 1916 et joue un rôle déterminant dans sa modernisation. 
Cette réorganisation des programmes d’enseignement n’a toutefois pas d’effets chiffrés en termes de recrutement des apprentis. 

graphiqueLa principale caractéristique de cette école d’horlogerie à la fin du XIXe siècle reste l’ouverture de nouvelles filières de formation qui répondent à la demande des entreprises de la localité, Longines en premier lieu. Une classe pratique d’échappements, dont la durée est prévue sur 18 mois, est introduite en 1882.
Elle fait suite au « changement qui s’est produit ces dernières années dans le système de fabrication de l’horlogerie par la création de fabriques de montres occupant de nombreux ouvriers à des parties brisées (courtes parties de la fabrication) ». Elle rencontre un vif succès, occupant en moyenne une douzaine d’apprentis par année jusqu’en 1916. 
Mais surtout, c’est l’ouverture d’une classe de mécanique, en 1896, qui caractérise la modernisation de l’établissement. Destinée « à devenir une pépinière de bons ouvriers et de contremaîtres mécaniciens dont le besoin se fait sentir actuellement », elle est également axée sur la formation pratique des élèves. Elle fournira même, dans les années 1910, des machines à tailler aux entreprises de la région, telles que Cortébert Watch Co ou Berna Watch Co.

La filière des mécaniciens est sans conteste celle qui connaît le plus de succès durant la première partie du XXe siècle. Le nombre d’apprentis dans cette branche est d’ailleurs en constante croissance jusqu’au début des années 1920 : 17 apprentis mécaniciens en 1900, 25 en 1910 et 35 en 1920. Sur l’ensemble de la période 1896-1920, les mécaniciens représentent 32 % des apprentis. 
Enfin, une quatrième filière est créée en 1912 avec l’ouverture d’une classe de régleuses. La commission de l’Ecole explique que « l’introduction de ce cours dans notre école est une conséquence de la diminution du travail à domicile, du développement de la fabrication mécanique de la montre et du manque d’ouvriers dans cette partie importante de l’horlogerie ». 
Cette filière prévoit deux possibilités d’apprentissage, à 12 et à 18 mois. Elle comprend une dizaine de jeunes filles (12 % des élèves de l’école entre 1912 et 1918). On a donc affaire à une école extrêmement dynamique dans les années 1880-1920, qui s’adapte aux différents besoins en main-d’oeuvre des entreprises de la région, et qui développe ainsi sa capacité de formation. 
Le nombre des élèves est en très forte hausse : il passe de 20 en 1880 à 53 en 1900 et 104 en 1920. Toutefois, ce ne sont plus uniquement des horlogers complets maîtrisant l’art de la montre dans toute sa complexité qui sortent de l’établissement, mais une main-d’oeuvre diverse aux savoir-faire élargis. 
Au décès de Jacques David en 1912, l’établissement de Saint-Imier est une école d’horlogerie d’avant-garde, qui s’est développée en répondant aux besoins en main-d’oeuvre d’une région horlogère et s’est imposée comme un lieu de transmission de nouveaux savoir-faire et de modernisation d’une culture technique régionale.

atelier de regleuses

Diffusion du modèle
Le modèle de cette école rencontre un certain succès auprès des autres établissements qui s’étaient montrés réticents à une transformation en profondeur de leur rôle en 1876-1877. Caractérisé par la prédominance d’un enseignement pratique et proche des besoins de l’industrie, le modèle de Saint-Imier s’impose rapidement à l’ensemble des écoles d’horlogerie de Suisse.

L’intégration de l’enseignement de la mécanique dans le cursus des apprentis est un excellent révélateur de la modernisation de ces divers établissements. Ainsi, à La Chaux-de-Fonds, un certain nombre de patrons modernisateurs, emmenés par le fabricant Arnold Grosjean, interviennent déjà en 1878 auprès des autorités municipales, arguant qu’« il faut en nos temps non seulement de bons horlogers mais il faut des mécaniciens horlogers ». Faisant référence à l’Ecole de Saint-Imier, ils demandent que l’établissement de leur localité modernise l’enseignement prodigué, sur fond de crainte de la concurrence américaine. Ils doivent toutefois encore patienter quelques années, mais finissent par l’emporter, avec l’ouverture d’une classe de mécaniciens (1886), suivie de la mise sur pied d’un enseignement sur la fabrication mécanique des ébauches (1889).

L’évolution est similaire à Bienne, où, malgré le caractère traditionnel de l’école, la commission n’est pas insensible aux besoins nouveaux des industriels horlogers. Elle crée en 1880 des cours pratiques de réglage d’une durée de deux à trois semaines, afin de former rapidement cette maind’oeuvre féminine dont les fabriques de la ville ont besoin. Mais surtout, elle décide de moderniser la formation des horlogers en introduisant un enseignement de mécanique. 
Quant à l’Ecole d’horlogerie de Genève, elle inclut déjà un enseignement de fabrication mécanique des montres en 1879. Enfin, les nouvelles écoles d’horlogerie ouvertes à Porrentruy et à Soleure en 1884 voient toutes deux le patronat industriel local prendre en main la destinée de ces établissements pour ses besoins propres. Somme toute, c’est l’ensemble des écoles horlogères du pays qui adopte au cours des années 1880 le modèle développé à Saint-Imier. Elles sont encouragées par l’inspecteur fédéral des écoles d’horlogerie, le fabricant d’horlogerie loclois et conseiller national Charles-Emile Tissot, qui s’oppose « à ce que l’on fasse beaucoup ou à ce qu’on aille trop loin en théorie, cela charge par trop l’esprit des jeunes gens ». Bien plus que par la défense d’un idéal d’excellence technique, c’est par sa capacité à remettre en question et à moderniser son appareil de production que l’horlogerie suisse parvient à reconquérir sa place de leader sur le marché mondial.

Par Pierre-Yves Donzé

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