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Fondées, pour la plupart, au XIXe siècle, les grandes marques horlogères ont eu des trajectoires dissemblables au gré des successions familiales. Parmi la multitude de raisons sociales, sans doute faut-il retenir Longines, qui, grâce à l’esprit d’initiative de ses directeurs, est devenue une des manufactures les plus renommées au monde.

Du comptoir à la manufacture

L’origine lointaine de la fabrication des garde-temps Longines remonte aux années 1830, lorsque le jeune banquier Auguste Agassiz (1809-1877) s’installa à Saint-Imier pour y ouvrir, avec l’aide de deux associés, un comptoir d’horlogerie. Les affaires se développèrent assez rapidement et la petite entreprise imérienne devint, en 1846, la première de Suisse à pénétrer le marché états-unien. Hélas, Auguste Agassiz, seul maître à bord depuis le milieu du XIXe siècle se trouvait atteint dans sa santé. Pour l’épauler, il fit appel à son neveu, Ernest Francillon. Il ne faudra que quelques années à ce dernier pour reprendre la destinée de la fabrique (1852).

Avec le décollage industriel de la Suisse, le comptoir jurassien se retrouvait à l’étroit. Dès 1867, Ernest Francillon inaugurait un nouvel appareil de production en contrebas du village, au lieu dit « Les Longines ». A la faveur de la mécanisation renforcée, profitant de l’énergie hydraulique couplée à celle produite par le cheval-vapeur, la société pouvait se lancer dans un processus d’intégration verticale pour entrer dans le cercle fermé des manufactures. Son premier calibre était un mouvement muni d’un dispositif de remontoir (calibre 20A). Le succès de l’invention fut immédiat et la montre de poche Longines se voyait distinguée à l’Exposition universelle de Paris en 1867.

La politique d’expansion voulue par Ernest Francillon et son cousin, Jacques David se renforça, dès 1878. La fabrique Longines, constituée en société en nom collectif, parvenait à présenter à la vente son premier mouvement chronographe (calibre 20H), augurant le positionnement de la maison sur le marché des événements sportifs. Une fois de plus, le consommateur américain plébiscita le nouveau produit. Le chronographe Longines fut apprécié lors de nombreuses manifestations sportives, alors en plein essor, telles que les courses de chevaux et, plus généralement, les compétitions dont la tenue exigeait une excellente mesure du temps.

Le succès attira les contrefacteurs. Pour s’en prémunir, les directeurs de la société déposèrent tout d’abord la marque (1880) et le logotype – le sablier ailé – (1889) auprès de l’Office fédéral de la propriété intellectuelle d’une part et auprès de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle d’autre part. Protégée légalement, assurée d’un approvisionnement énergétique suffisant, la manufacture allait épouser une croissance soutenue et faire vivre à elle seule le Haut du vallon de Saint-Imier : au tournant du XXe siècle, elle employait sur son site plus de 800 personnes auxquelles s’ajoutaient près de 900 autres à domicile !

De la manufacture à la société anonyme

Les premières années du XXe siècle furent agitées, tant sur le plan directionnel que sur le plan commercial. Le premier événement marquant fut le décès d’Ernest Francillon en 1900. Quatre individualités se partagèrent la succession : Ida Francillon, la veuve, Louis Gagnebin, le gendre, Jacques David, le cousin et Baptiste Savoye, le comptable. Or, c’est le dernier nommé qui, en quelques années, va bâtir un véritable empire relationnel et marquer la naissance d’une des dynasties industrielles les plus puissantes du Jura bernois.

Sur le plan commercial, la fabrique jurassienne bernoise présentait sur le marché son premier calibre pour chronographe-bracelet mono poussoir, le 13.33Z. Ce mouvement de très grande qualité, de 29,00 mm de diamètre était équipé d’un compteur instantané de 30 minutes et mesurait le temps avec une précision au 1/5e de seconde. En 1916, la société innovait encore en lançant les premiers calibres de forme rectangulaire et ovale qui deviendront un des marqueurs identitaires de ses gammes de montres-bracelets.

Une fois passées les années d’expansion commerciale consécutive à la Première guerre mondiale, le monde horloger vit s’ouvrir une période de profonde instabilité. Successions de crises économiques, instabilités politiques, déséquilibre des changes, revendications ouvrières, furent autant de facteurs affectant la bonne marche des affaires et modifiant la structure de direction. C’est dans ce contexte particulièrement troublé, que se développa véritablement l’influence de la famille Savoye, dont les représentants vont se succéder à la tête de la société pendant plus d’un siècle et demi (Figure 1).

La dynastie Savoye (1851-1993)

Si, jusqu’au milieu de la guerre, la marque eut des propriétaires multiples, avec les décès de Jacques David (1912) et Ida Francillon et Louis Gagnebin (1913), la société des Longines devient propre à la famille Savoye.

Baptiste Savoye (1851-1927), ancien apprenti de commerce, était entré en 1871 au service de la marque. L’entrepreneur du Jura bernois jeta les bases d’une nouvelle organisation en fondant la société anonyme Fabrique des Longines, Francillon & Co. SA (1915).

Nommé Directeur général et président du Conseil d’administration (1915-1927), Baptiste Savoye prépara sa succession. A sa mort, en 1927, son fils, Maurice Savoye, entouré de son associé, Alfred Pfister, reprit les rênes de l’usine. Sous leur empire, la manufacture renforça son réseau au sein de l’Arc jurassien suisse. A la faveur de la constitution du cartel horloger et des organisations patronales nécessaire à son fonctionnement, Maurice Savoye fit de Longines un acteur économique incontournable dans le paysage horloger de l’entre-deux-guerres.

Sur le plan familial, suite à l’heureux mariage de la fille de Maurice Savoye, avec Georges Gabus, industriel du Locle, la fabrique de Saint-Imier conclut des partenariats privilégiés lui garantissant des approvisionnement stables, telles ceux des matières premières (or) ou des pièces détachées (assortiments). Par ailleurs, avec cette union, les réseaux bancaires neuchâtelois et bernois firent également leur entrée au sein des organes directeurs de la société. En corollaire, cette promiscuité bancaire et industrielle fit de Longines, une des très rares manufactures de Suisse à pouvoir s’enorgueillir d’être, pendant plus de vingt ans, une des témoins privilégiées des enjeux qui alimentèrent les conversations du comité directeur de la Société générale de l’horlogerie suisse SA (Asuag) (Figure 2).

Le réseau de la famille Savoye (1939)

De la société anonyme à la holding

Malgré l’éclatement de la Seconde guerre mondiale, la troisième génération Savoye reprenait une partie des opérations stratégiques à partir de 1939. Le petit-fils, Frédéric-Savoye, entré dans les bureaux de l’établissement, accéda au poste de fondé de pouvoir (1957), puis devint Directeur commercial (1962). En tant que membre du Conseil d’administration (1967), puis Président du Directeur général jusqu’en 1972, il ne parvint toutefois pas à éviter l’ascension de personnalités rivales extra-familiales, telle que Frédéric Ahlès ou André Beyner, marquant la fin de l’influence des Savoye.

Après la Seconde guerre mondiale, l’évolution des affaires, quant à elle, allait suivre une évolution positive, longue et soutenue. Du point de vue commercial, au début des années 1940, Longines développa des équipements de mesure précise, dont un chronographe dont la précision atteignit le centième de seconde. En 1945, la fabrique lançait, à large échelle, son premier mouvement à remontage automatique, le calibre 22A. Après la formidable expansion économique des années 1950 et 1960, la société ouvrait une brèche dans les nouvelles technologies et lançait le premier calibre à affichage en cristaux liquides, la « Longines LCD », en 1972. En dépit de ces ses innovations, la société subissait de plein fouet la crise des années 1970, pour en ressortir à jamais transformée. Ainsi, la manufacture fut progressivement intégrée dans des entités financières de plus grande envergure. Ce fut tout d’abord la General Watch Co. qui, en 1972, racheta la société, laquelle fut à son tour transférée au sein de la holding ASUAG-SSIH (Société générale de l’horlogerie suisse SA-Société suisse pour l’industrie horlogère SA) en 1983, dans la Société suisse de microélectronique et d’horlogerie SA (SMH SA) en 1985, puis enfin dans le groupe Swatch dès 1988.

Cet ultime épisode est doublement révélateur des influences qui parcoururent l’industrie horlogère suisse durant le dernier tiers du XXe siècle. Les mutations structurelles du secteur amenèrent Longines à renoncer tour à tour à la fabrication de ses mouvements (1984), à la production de ses ébauches (1988) et au maintient de ses opérations d’assemblages et d’emboîtage. Cette époque fut donc marquée par l’abandon définitif du statut de manufacture, allant de paire avec celui, tout aussi douloureux, de l’influence d’un capitalisme familial au profit d’un capitalisme professionnel.

Johann Boillat
Institut d’Histoire
Université de Neuchâtel

Orientation bibliographique
Boillat Johann, Les véritables maîtres du Temps. Le cartel horloger suisse (1919-1941), Neuchâtel ; La Chaux-de-Fonds, 2014, 758 p.

Donzé Pierre-Yves, Longines, du comptoir familial à la marque globale, Saint-Imier, 2012, 269 p.

Linder Patrick, De l’atelier à l’usine : l’horlogerie à Saint-Imier (1865-1918). Histoire d’un district industriel. Organisation et technologie : un système en mutation, Neuchâtel, 2008, 314 p.

Marti Laurence, Une région au rythme du temps : histoire socio-économique du Vallon de Saint-Imier et ses environs, 1700-2007, Saint-Imier, 2007, 384 p.

Pasquier Hélène, La « Recherche et Développement » en horlogerie. Acteurs, stratégies et choix technologiques dans l’Arc jurassien suisse (1900-1970), Neuchâtel, 2008, 503 p.