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I. L’époque artisanale

La montre de poche a été inventée au cours du XVe siècles. Comme pour les petites horloges de table, le ressort et le balancier se substituèrent à la pendule et son poids moteur. Mais comparées aux montres actuelles, ces premières montres de poche étaient des objets bien lourds et encombrants. Réservées à quelques milieux privilégiés, on les trouve dès la seconde moitié du XVe siècle aux cours princières d’Italie, mais également en France et en Angleterre, plus tard, les célèbres «œufs de Nuremberg» firent sensation.
Pendant cette période, la fabrication de la montre était confiée à des artisans : serruriers et orfèvres particulièrement doués. Les premières montres n’ont pas été inventées en Suisse, mais cette spécialité suisse date quand même de la fin du moyen âge. La fabrication s’est surtout développée dans les trois régions suivantes : Genève, Jura neuchâtelois et pays de Vaud (notamment vallée de Joux).

Sous le régime des évêques, l’orfèvrerie genevoise du XIVe et XVe siècle avait été prospère, fabriquant surtout des bijoux et objets d’inspiration religieuse ou servant au culte. Les relations avec les confrères français, italiens et anglais, grâce aux foires, furent très étroites. Les orfèvres genevois avaient certainement connu de bonne heure la fabrication d’horloges de table et de montres de poche. Lorsque Calvin, lors de la Réforme, fit interdire la fabrication de croix, calices ou “autres instruments servant à la papauté”, puis le port des bijoux par les femmes, etc., l’horlogerie était considérée comme industrie de rechange et de remplacement. En 1587, l’horloger bourguignon Cusin est reçu bourgeois de la ville de Genève. Dans sa nouvelle patrie il fait connaître les secrets de son métier à de nombreux apprentis, Plus tard, les réfugiés huguenots ont contribué également au développement l’horlogerie.

Du VII au XIXe siècle, la «fabrique genevoise» avait une position dominante sur les marchés suisses et étrangers. Les cabinotiers genevois, par leur «belle œuvre», avaient une renommée mondiale, boîtes ornées avec goût étaient considérées comme objets d’art remarquables,
Les riches régions rurales du pays de Vaud s’intéressent beaucoup moins à l’industrie horlogère que les régions pauvres du Jura et des vallées savoyardes. Entre 1740 et 1750, quelques habitants de la vallée vaudoise de Joux, ayant fait leur apprentissage soit à Rolle, soit Fleurier (Neuchâtel), ont implanté ensuite la fabrication de montres dans cette haute vallée isolée. La solitude des longues soirées d’hiver favorisa l’étude et l’innovation. Dans le domaine de la complication, les ouvriers de la vallée de Joux étaient bientôt arrivés à une précision et une beauté d’exécution sans égales.

En ce qui concerne la fabrication des premières montres de poche dans les hautes vallées du Jura neuchâtelois on cite de préférence l’anecdote du jeune Daniel JeanRichard du village La Sagne qui parvint à réparer une montre apportée de Londres, la copia ensuite et fabriqua de petites pendules de table et montres à répétition. Au début du XVIIIe siècle, il s’établit au Locle, devenant, avec l’aide de ses fils, un des premiers organisateurs de l’établissage. Sans vouloir contester les mérites de Daniel JeanRichard, il faut reconnaître, en ce qui concerne la montre, que l’impulsion avait déjà été donnée depuis le chef-lieu Neuchâtel et La Neuveville, indirectement même par Genève. L’horlogerie n’était plus un secret pour les habitants de la région,
Depuis Le Locle et La Chaux-de-Fonds, elle se répandit au XVIlle siècle dans le vallon de St-lmier et ensuite les contrées voisines. Vers le milieu du XVIlle siècle, elle avait atteint la frontière linguistique du Jura romand. La population alémanique se montra plus réfractaire à l’extension de ce métier et ce ne fut que vers le milieu du XIXe siècle qu’il prit racine à l’est de la frontière linguistique. Grâce à l’immigration d’éléments romands, l’horlogerie est définitivement établie à Bienne dès 1846. En 1851, le village soleurois de Grenchen y vit naître la fabrication de montres. Peu après ce fut le tour du chef-lieu du canton, à peu près à la même époque, une crise économique aidant, d’autres cantons suivirent: Fribourg (en 1851), Bâle Campagne (Waldenburg en 1850), Schaffhouse (en 1854) et enfin le Tessin.

L’extension rapide de l’horlogerie dans les cantons romands s’explique en partie par une aptitude particulière de cette population pour la petite mécanique, ainsi que par la recherche d’une source de revenu indispensable dans cette région peu favorisée par la nature. Contrairement à la situation de Genève, Soleure et du pays de Vaud (appartenant encore au canton de Berne), où les anciennes corporations s’opposèrent à l’essor de l’horlogerie artisanale, cette dernière jouissait dès le début d’une liberté entière dans le Jura neuchâtelois et bernois (bâlois!)
Il est intéressant de constater que les Jurassiens depuis toujours ont eu une préférence pour le côté technique et mécanique de ce métier, tandis que les Genevois se comportent plutôt en artistes, pour lesquels la décoration du mouvement et de la boîte importe plus que la partie technique. L’horloger de Suisse alémanique a également ses particularités. Il s’intéresse depuis toujours à la fabrication mécanique en grande série. Ce n’est pas par hasard qu’on trouve dans cette région la concentration d’une grande partie de la fabrication des ébauches et montres Roskopf.

A l’origine, la montre de poche, volumineuse et encombrante, avait été fabriquée par le seul horloger, dans toutes ses pièces sans exception. Dès le commencement du XVIe et au début du XVlle siècle, l’horlogerie de Genève, qui en avait encore pratiquement le monopole, procéda à une rationalisation du travail. Le maître-horloger du XVIIe siècle chargea divers ateliers spécialisés de la fabrication des pièces détachées, se contentant ensuite de monter la montre terminée. Il se distingue donc nettement de ses ancêtres artisans. En plus de cette décentralisation de la production, on voit bientôt deux catégories de maîtres horlogers: d’un côté le fabricant de la montre et de l’autre le marchand de montres qui se spécialise dans la vente de montres qu’il fait fabriquer. Cette situation fait naître, par exemple, le métier d’établisseur et de termineur.

En ce qui concerne la technique de la fabrication, la fabrication manuelle était de règle jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle. Pourtant, les outils d’horlogerie ont été améliorés sans cesse. En ce qui concerne les premières tentatives pour arriver à une mécanisation de la production des ébauches (platine et pont), elles ne datent, comme il a été dit ci-dessus, que de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Ces outils rudimentaires à manivelle ne sont en rien comparables aux machines modernes.
Bien que la Révolution française, dans ses conséquences, fit disparaître les corporations à Genève, les anciennes traditions mirent obstacle encore longtemps à la mécanisation générale. Les régions horlogères jurassiennes, plus libres dans leurs conceptions économiques, en tirèrent profit. La montre courante genevoise perdit sa position dominante au bénéfice de la montre meilleur marché provenant du Jura. Les fabriques Japy à Beaucourt, près de Delle en France, et Benguerel & Humbert à Fontainemelon (Neuchâtel), munies d’installations mécaniques, fournissent à l’industrie horlogère du Jura des ébauches de qualité et à bon compte.

II. La production devient industrielle

C’est en 1770 que Japy a commencé la fabrication d’ébauches à Beaucourt (Delle). Les machines de l’usine avaient été inventées et installées d’après les plans de l’inventeur neuchâtelois Jeannerat-Gris. Vingt ans plus tard, la production annuelle de Japy fut de 40 000 ébauches, pour en atteindre 300 000 au début du XIXe siècle. La majeure partie prenait le chemin du Jura neuchâtelois. En 1793, à Fontainemelon, la première fabrique suisse d’ébauches était mise en marche; elle existe encore aujourd’hui.

Jusqu’au milieu du dernier siècle, l’industrie suisse de la montre terminée n’avait rien à craindre de la concurrence étrangère. L’industrie française de la montre terminée était de peu d’importance; sa fabrication d’ébauches et de fournitures avait trouvé dans l’industrie suisse sa meilleure cliente. Après 1876, sous la pression d’une concurrence américaine, se servant des meilleures machines de l’époque, une révolution industrielle devait se faire dans la branche suisse. Notons en passant que les Américains devaient leur succès foudroyant à un Suisse, Peter Friedrich Ingold de Bienne. Cet inventeur avait construit, en plus de machines nouvelles pour la fabrication des ébauches, d’autres pour produire mécaniquement des roues, pignons, balanciers, axes, pierres de montre, vis, etc. Pareille production mécanique en série, assurant l’uniformité et la précision des pièces, rendait inutile l’ancien travail d’adaptation lors du terminage de la montre. En outre, les parties isolées du calibre furent interchangeables.

A partir de 1872, l’exportation de montres suisses vers les Etats-Unis diminuait d’une façon effroyable. Certes, les Américains continuaient à acheter la montre suisse de qualité et de haute précision – qui ne trouvait pas son équivalent aux USA – mais ils inondaient leur pays et les marchés étrangers de leurs montres de seconde et troisième classe au point de vue qualité et prix.
A l’Exposition mondiale de Philadelphie, en 1876, les visiteurs suisses avaient nettement l’impression de leur infériorité technique. Le délégué de la Confédération et membre du jury international, M. Ed. Favre-Perret du Locle, à son retour de Philadelphie, publia un article alarmant qui ne manqua pas son effet. Les discussions pour ou contre les machines furent vives. Mais quinze ans plus tard, non seulement l’avance technique des Américains était annulée, les Suisses les dépassent même en construisant des machines plus perfectionnées. Grâce à une fabrication rationnelle en série les prix peuvent baisser et la montre américaine devait à nouveau céder le pas au produit suisse.

La particularité essentielle de l’industrie horlogère actuelle est la séparation de la fabrication en deux secteurs : d’un côté l’usinage des ébauches et des fournitures par des moyens ultra-mécanique, de l’autre la composition manuelle définitive de la montre terminée (terminaison lorsque le dernier travail se fait à la fabrique, terminage lorsqu’un termineur en dehors de la fabrique s’en charge). Bien que la terminaison ne soit pas touchée par la mécanisation, elle est centralisée de plus en plus dans les entreprises de fabrication. On est revenu à la formule qui valait il y a plusieurs siècles : la montre fabriquée « sous un seul toit». Par assimilation aux anciens ateliers des artisans genevois, des manufactures d’horlogerie, on donna le même nom aux fabriques modernes qui produisent elles-mêmes les ébauches et fournitures, ainsi que la montre terminée. La grande époque des «manufactures d’horlogerie», au sens moderne du mot, fut celle de la fin du dernier siècle, dont datent certaines des entreprises les plus renommées de nos jours.
Le système d’établissage a perdu de son importance, parce que ces entreprises, généralement petites, démunies de capitaux, n’avaient pas eu la force de se transformer, d’acheter les machines coûteuses ; leur prix de production devient trop élevé. Tandis qu’avant 1870, la plupart des horlogers travaillaient au foyer ou dans de petits ateliers, en 1900, le plus grand nombre d’ouvriers était occupé par les fabriques d’horlogerie.

Pour pouvoir travailler à plein rendement, certaines manufactures d’horlogerie, les fabriques mixtes, commencèrent à livrer à l’étranger aussi des ébauches et mouvements de montre, ce qu’on appelle le chablonnage. Dans l’espoir de faire naître une industrie horlogère sur leur propre sol, certains pays favorisent l’importation de ces pièces par des droits de douane très minimes, Pendant la crise des années 1930, les exportations avaient pris une telle extension excessive, que l’existence de l’industrie suisse de la montre terminée en fut atteinte. Cette dernière connaît le chômage, tandis que pour le chablonnage on fait deux heures supplémentaires et plus par jour. De nombreux horlogers qualifiés émigrent et maintes entreprises vendaient au-dessous du prix de revient pour pouvoir payer au moins une partie des frais fixes.

III. Les origines du régime horloger actuel

Le protectionnisme d’autres pays, voulant favoriser l’expansion de leur propre horlogerie, le retard temporaire vis-à-vis de la production horlogère américaine, ainsi que les conséquences catastrophiques de la crise économique des années 1930, causant la ruine de nombreux fabricants horlogers suisses, ont imposé à ces derniers une organisation professionnelle chargée de la défense de leurs intérêts. Au cours des années s’est ensuite développé un régime spécial dont l’organisation se base sur des sociétés, groupements et conventions. Voici le résumé de leurs origines :

  • a) Pour resserrer les liens entre les différents groupes de l’industrie horlogère, on créa en 1876 la Société intercantonale des Industries du Jura, qui est devenue l’actuelle Chambre suisse de l’horlogerie et des industries annexes. Après une série de changements, elle est redevenue une organisation de l’économie privée, avec siège social à La Chaux-de-Fonds. La Chambre compte comme membres 14 organisations patronales, parmi lesquelles la plupart des grandes organisations horlogères. La Chambre suisse de l’horlogerie et des industries annexes a une compétence représentative et de surveillance.

  • b) Pour pouvoir lutter sur un seul front contre l’anarchie et la baisse des prix, les fabricants d’horlogerie ont formé en 1924 la Fédération suisse des associations de fabricants d’horlogerie (FFI). Cette association avec siège social à Bienne a pour but: la coordination de la concurrence de ses membres, la signature de conventions avec des groupes de fournisseurs, la surveillance et l’étude du marché du travail. Membres de la FH ne sont pas des personnes ou maisons individuelles, mais six organisations régionales nommées “sections”

  • c) D’une importance capitale pour la réussite de la FH était la cartellisation, envisagée de longue date, des producteurs d’ébauches. Sous la pression de la baisse rapide du prix de leurs produits, les trois plus grandes fabriques d’ébauches formèrent en 1926 la Holding Ebauches S.A. à Grenchen SO. Grâce à leur capacité financière et à la Superholding Asuag (Société générale d’horlogerie suisse S.A.) à Neuchâtel, Ebauches S.A, a pu acheter ou contrôler bientôt la totalité de l’industrie suisse des ébauches (à ancre et à cylindre).

  • d) Les autres branches de fournitures ont suivi le mouvement. En 1927 a été créée officiellement l’Union des branches annexes de l’horlogerie (Ubah). Semblable à la FH, c’est un organisme central dont uniquement les associations patronales, classées par branches, sont membres.

  • e) C’est en 1928 pour la 1 re fois que les organisations dirigeantes FM, Ebauches S.A. et Ubah ont passé des conventions. Dans l’intérêt de la FH, Ebauches S.A. et Ubah s’étaient soumises au contingentement du chablonnage. Les manufactures FH s’étaient engagées à produire Ies ébauches et fournitures uniquement pour les besoins de leur propre entreprise, et Ies établisseurs avaient reconnu comme uniques fournisseurs d’ébauches et de fournitures Ebauches S.A. et l’Ubah. Le principe de la réciprocité syndicale avait été appliqué. Les clients (FH) et fournisseurs (Ebauches S.A. et Ubah) avaient signé, sur une base paritaire, des conventions de tarification. En 1936, tous ces contrats ont été codifiés dans un seul document, la Convention collective. Pour en assurer l’application générale, un série d’organes ont été créés : les Délégations Réunies (DR), organisme central; la Fiduciaire horlogère suisse (Fidhor), organisme de contrôle; le Tribunal arbitral, instance supérieure d’arbitrage et tribunal d’association, ainsi que les Commissions paritaires, tribunaux d’arbitrage pour les conflits nés des conventions de tarification.

  • f) Ce n’est qu’en 1939 qu’a été fondée l’Association d’industriels suisses de la montre Roskopf, groupant les manufactures, établisseurs, fabricants d’ébauches et de fournitures de la branche Roskopf. La montre Roskopf est une montre à ancre simplifiée, inventée par Frédéric Roskopf. Cette association des fabricants Roskopf s’était révélée plus difficile que celle de la branche à ancre et à cylindre parce que sur la fixation de prix minima pesait la concurrence étrangère.

  • g) L’intervention de la Confédération avait constitué le couronnement de l’œuvre de réorganisation. C’est en pleine crise économique mondiale – en 1934 – que la Confédération était venue en aide à l’industrie horlogère au sujet du chablonnage. L’arrêté a été prolongé à plusieurs reprises. Depuis le 1er janvier 1952 est entré en vigueur le Statut horloger pour empêcher l’émigration de l’industrie horlogère suisse vers l’étranger, instituant également le régime des autorisations préalables avec droit de recours au Tribunal fédéral.

Il ne faut pas passer sous silence que ces mesures de protections constituent une épée à double tranchant. Trop de protectionnisme risque de provoquer une immobilisation dont profiterait la concurrence étrangère.

Par les mesures d’assainissement financier et technique, la réorganisation dans le domaine des ébauches et fournitures, l’établissage s’est trouvé rétabli sur une base solide. Il a profité d’un « come back » impressionnant. Actuellement, en Suisse, à peu près un tiers des montres sortent des manufactures d’horlogerie et deux tiers viennent des entreprises d’établissage (appelées généralement : fabrique d’horlogerie), Il existe 500 entreprises d’établissage contre 50 manufactures.

Nous ne voudrions pas oublier de mentionner les “Termineurs”. En principe ils ne terminent que des mouvements de montre pour le compte de tiers. Les «fournitures» (ébauches et pièces détachées) sont livrées par le commettant, à qui doivent être livrés les mouvements terminés, Les commettants sont des manufactures et des établisseurs.

Sur le marché mondial de la montre, la Suisse conduit de loin en tête. Mais l’étranger fait également des progrès en matière de technique horlogère. Nos concurrents disposent en outre de marchés intérieurs très intéressants, tandis que la forte production suisse dans notre petit pays ne peut écouler que cinq pour cent environ sur le marché national. Depuis quelques années, des découvertes techniques semblent annoncer tôt ou tard une révolution dans l’industrie de la mesure du temps. L’industrie horlogère suisse, qui s’occupe activement de ce problème, ne voit donc pas la possibilité de se reposer sur ses lauriers.

Extraits tirés d’un travail de M. Harry Borer, Bienne, paru dans la revue “La montre suisse” de décembre 1957.