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Horloger du shah de Perse

– Oh ! père, regarde, elle marche !
Le petit Rodolphe brandit une montre aux proportions respectables.
– Pas de doute, mon fils, tu es né horloger ! dit en souriant celui que l’on nomme le « magistrat Stadler ». Il a toujours applaudi aux goûts irrésistibles de son enfant qu’un ressort de barillet captive plus que les jeux des adolescents de son âge. D’abord sceptique, il a vu, flatté, ses propres amis venir interroger Rodolphe. Celui qui deviendra un horloger fameux est déjà un conseiller précieux.

Rares sont ceux qui, en 1624, à Stein sur le Rhin (Zurich), possèdent une montre. C’est un objet de luxe, d’un prix très élevé. Au grand dam de son père, Rodolphe démonte, dévisse, ajuste, passe des heures à déchiffrer le synchronisme des mouvements d’horlogerie. Il dessine, réfléchit longuement, puis découpe dans l’acier des pièces qu’il rassemblera en tirant un peu la langue… Il n’a pas vingt ans!

Les voyageurs, tout spécialement, étaient alors très désireux d’emporter une montre avec eux. Rodolphe, dont la réputation grandissait, recevait plus de commandes qu’il ne pouvait en exécuter. Un jour, Jean-Rodolphe Schmidt, baron de Schwartzenhorn, demanda au jeune homme s’il voulait l’accompagner à Constantinople, où il venait d’être nommé comme ambassadeur à la cour de Vienne. Stadler accepta cette proposition avec empressement.
Rodolphe promit aux siens de revenir sans trop tarder et les deux amis prirent congé de leurs familles. Le grand voyage commença. D’emblée, les relations entre Schmidt et Rodolphe subirent de fâcheux à-coups. Cette escapade qui eût dû les rapprocher ne fit qu’accentuer leurs divergences d’opinions. Le caractère mondain, subtil, du jeune diplomate, déconcertait l’esprit scientifique de Rodolphe.

Aussi, peu de temps après son arrivée à Constantinople, Stadler accepta-t-il l’invitation d’un autre compatriote de se rendre à Ispahan, pour y passer quelques mois.
Ayant retrouvé sa bonne humeur, Stadler parla en cours de route à Jean-Baptiste Tavernier, baron d’Aubonne, de la montre sonnante qu’il venait de fabriquer. Avec une sorte de tendresse précautionneuse, il la sortit de la poche de son gilet. Elle était de la grosseur d’un écu.
– Rodolphe, avoua son compagnon, je pense que ta fortune est faite ! Il te suffira de montrer ton chef-d’œuvre et tu verras !

Très tôt, en effet, l’attention fut attirée sur le jeune étranger. Aucun horloger n’avait pénétré jusqu’alors dans le pays. On invitait Rodolphe, on lui souriait de loin, on le priait à dîner, rien que pour voir, pour toucher la petite merveille. Parfois, on lui glissait discrètement une proposition d’achat. Toujours Stadler refusait de se départir de sa montre.

Un jour, le Cham de Shiras le fit appeler. Il lui parla de son talent, le complimenta puis lui demanda de vouloir céder l’admirable petite montre sonnante. Stadler se vit contraint d’accepter. Il apprit par la suite que l’objet rare était destiné à Scha-Sophi, roi de Perse.
Quand il prit possession de ce présent si nouveau même pour lui, le roi ne cacha pas sa joie. Cependant, un souci l’agita. Personne, dans le palais, ne connaissait les secrets de ce mécanisme. Qu’arriverait-il si l’objet précieux venait à se détraquer ? Seul l’inventeur de la montre serait capable de surveiller son bon fonctionnement. Il fallait donc faire venir le jeune Rodolphe à la cour. Il en parla à son premier ministre, Mirza-Také qui s’écria :

– Comment ? Un Suisse à la cour du roi de Perse ? Ah ! non ! Piqué par la jalousie, il lui rappelle le protocole.
– Bah ! répond Scha-Sophi. Nous verrons bien! L’étranger deviendra un des nôtres. D’ailleurs, en ce moment-ci, la présence de Stadler est une nécessité.

Un messager court prévenir Rodolphe qui se rend immédiatement au palais. Dans la salle somptueuse, Scha-Sophi l’attend en souriant. Sur une étoffe de satin blanc, sa montre repose et, d’emblée, lui donne de l’assurance.
– Mon jeune ami dit le souverain, non seulement j’ai eu le loisir d’admirer le fruit de ton travail, mais encore j’ai entendu parler de toi dans les termes les plus élogieux. J’aimerais t’attacher à mon service. Tes fonctions consisteraient à t’occuper exclusivement de ta montre, c’est toi qui la remonterais, qui t’assurerais de sa marche parfaite. Je veux que mes sujets aient l’heure la plus exacte. Ma proposition te plaît-elle ?
Le maintien simple et digne du Suisse contraste singulièrement avec l’attitude arrogante de Mirza-Také, premier ministre, qui se tient debout à côté du roi. Il jette des regards hautains à celui qu’il considère avec malveillance.
Rodolphe, surpris, se borne à répondre tranquillement :
– Si Son Excellence pense que je peux lui être utile, je viendrai.
Scha-Sophi ne dissimule pas sa satisfaction. Il tend la main à Rodolphe.
– Tu seras traité comme un de mes ministres. Tu recevras, en plus de ta subsistance, une pension de 30 tommans (450 écus), un domestique et deux chevaux. Peux-tu commencer demain ?
– Oui, si Votre Excellence le désire !

C’est ainsi que le Suisse Stadler entra à la cour du roi de Perse. Dès le premier matin de son arrivée, il se rendit dans la chambre royale, accompagné d’un majordome. Désormais, tous les jours à la même heure, il devrait s’occuper de sa montre sonnante qui lui avait valu une si prodigieuse ascension.
D’excellente humeur, Scha-Sophi, chaque fois qu’il le rencontrait, échangeait avec le nouveau venu des propos plein d’amitié.
– Tu sais, ta petite montre, j’y tiens ! Toi aussi, tu me plais, sais-tu ? Mais quel dommage que tu sois suisse! Ne veux-tu pas te faire musulman ?
Depuis quelque temps déjà, Stadler parlait couramment la langue du pays. Il s’entretenait librement avec les personnes qui composaient la suite royale. Il put donc répondre très aisément :

– Sire, pardonnez-moi. Mes pères étaient suisses, suisse je resterai.

Le roi se contentait de hocher la tête et de sourire. Il devait revenir plus d’une fois sur ce même sujet.
Toujours Stadler refusa les offres les plus alléchantes. Les mois passaient. Il était heureux.
Au bout de cinq années de service chez Scha-Sophi, il avait amassé une fortune suffisante pour entretenir six domestiques et six chevaux. Rien ne manquait donc à son bonheur. Si, pourtant… Il désirait vivement revoir son pays, sa mère, sa petite ville nichée au pied des montagnes. Il était aussi impatient d’aller présenter sa bien-aimée à ses parents.

Izeyl, belle fille chrétienne, de la secte des Nestoriens, logeait très près de l’appartement de Rodolphe. Des serments avaient été échangés. Les jeunes gens avaient décidé de faire coïncider la date de leur mariage avec celle du grand voyage projeté à Stein.
Précisément, en ce temps-là, des fêtes étaient données en l’honneur des ambassadeurs du duc de Holstein, arrivé depuis quelques mois à Ispahan. Stadler avait été invité à se joindre aux diplomates pour revenir en Europe, ce qu’il avait accepté avec joie. L’itinéraire, les relais, tout était arrêté. De part et d’autre, on attendait le jour du départ avec impatience.
Un soir que Stadler rentrait d’une réception qui avait duré moins longtemps qu’il ne l’avait escompté, il décida d’aller évoquer auprès d’Izeyl les heureuses perspectives qui se rapprochaient et allaient les unir désormais.

Quelle ne fut pas sa douleur de rencontrer près d’elle un jeune Persan qui s’enfuit à sa vue. Fort jaloux, Stadler manifesta son déplaisir. Izeyl jura que l’inconnu, frère d’un portier du palais, ne se trouvait là que par hasard. Elle promit de fermer sa porte et de ne plus laisser pénétrer d’importuns dans son appartement.
Mais ce fut l’importun qui revint ! Stadler Ie surprit encore peu de jours après cette pénible explication. Resté méfiant, il s’était promis de tuer cet indésirable s’il s’avisait de se trouver une seconde fois sur son chemin. Devant ce qu’il considérait une double traîtrise, il brandit son révolver et tua Ie jeune homme à bout portant.
Puis il se rendit auprès du roi et lui avoua son crime.

Scha-Sophi, d’humeur badine, lui accorda sa grâce. Il ajouta même qu’il avait très bien fait !
Malheureusement, Stadler avait compté sans ses ennemis exaspérés par le prestige toujours plus grand dont l’étranger jouissait à la cour.
Le rusé Mirza-Také insinua à son souverain que l’occasion était enfin toute trouvée de forcer Stadler à embrasser le mahométisme. De plus, lui, premier ministre, avait le devoir de rappeler à son souverain, que lorsqu’un chrétien tue un musulman, seule sa mort peut expier le crime, à moins qu’il ne prenne le turban. Ebranlé, Scha-Sophi fit venir son horloger.
– Mon ami, ta vie est en danger. Je ne pourrai rien faire contre le mécontentement soulevé par ton acte si tu n’embrasses pas immédiatement la religion mahométane. C’est là ton seul salut.
Stadler, interdit par cette volte-face incompréhensible, pâlit.
– Seigneur, dit-il à Scha-Sophi en joignant les mains, mon corps vous appartient. Vous pouvez en faire ce qu’il vous plaît. Mais mon âme appartient à Dieu.
Scha-Sophi, irrité de ce refus, soucieux d’affirmer son autorité, fait emmener Rodolphe en prison. Là, il aurait tout loisir de réfléchir et d’accepter enfin sa proposition.

Profondément triste, Rodolphe passa quelques jours au pain et à l’eau. Il ne comprenait pas cette nouvelle attitude de Scha-Sophi dictée par son ministre. Pourquoi, se demandait-il pourquoi tant d’insistance à me retenir à la cour si c’était, en définitive, pour m’enfermer comme un vulgaire malfaiteur ! Alors qu’il était plongé dans de sombres pensées, un messager vint le prier de l’accompagner. Scha-Sophi désirait lui parler immédiatement. Stadler le suivit, une pointe d’espoir au cœur.
Encore une fois, le roi insiste pour que StadIer cède et devienne musulman. Il lui fait les offres les plus alléchantes. Stadler recevra 150,000 écus, une femme choisie dans le harem royal, avec tous ses joyaux. De plus, Rodolphe jouira à nouveau de l’amitié de son souverain.
Stadler reste irréductible. Son obstination irrite le monarque qui ordonne cette fois qu’on livre le meurtrier au frère du défunt. Ainsi le veut la loi de Perse. Il appartient au plus proche parent de la victime de couper la tête de l’assassin sur la place publique.

En attendant que se décident le jour et l’heure de l’exécution, Stadler est mis à la disposition de ses bourreaux. Sa tête est glissée dans un « Palenk » sorte de triangle en bois, qui l’empêche de se coucher et de dormir. Heureusement que des amis de Rodolphe peuvent obtenir du geôlier, en versant de grosses sommes d’argent, que cet objet de torture lui soit enlevé durant la nuit.
Affaibli physiquement, mais toujours fermement résolu à maintenir sa décision, Stadler reçoit plusieurs visites dans sa cellule. Des seigneurs persans, envoyés sur l’instigation de Scha-Sophi, cherchent encore à lui arracher son consentement. Stadler, excédé, repousse invariablement les propositions. Il converse aussi avec les chrétiens qui le félicitent de préférer la mort à l’apostasie, de même qu’avec des frères catholiques qui font pression sur lui, l’exhortant à entrer dans la communion catholique.

– Je ne me détournerai ni gauche, ni à droite de ma croyance, affirme Stadler à bout de forces.

Déjà des messagers parcourent les rues pour annoncer que l’exécution du Suisse aura lieu sur la place publique. La tête de l’assassin sera coupée et justice sera faite. Le héraut invite tout particulièrement les étrangers résidant à Ispahan qui pourront ainsi se rendre compte des responsabilités encourues en cas de violation des lois du pays.
Livré au frère de sa victime, celui que la loi nomme le « vengeur du sang », Rodolphe fut mené sur la place publique, toujours écrasé sous le poids de son « palenk ».
Des groupes ici et là se forment. Quelle surprise ! Ce Suisse chéri de Sa Majesté ! On va le décapiter ! Il avait pourtant l’air simple et modeste des personnes innocentes. Qu’y a-t-il au fond de ce drame ? Est-ce le frère de ce portier « vengeur » qui a tort ? Est-ce que personne ne s’interposera et prendra le parti du Suisse ?
Stadler, résigné, appelle maintenant la mort à grands cris. Si tout le monde l’a abandonné, sa croyance lui reste. Il mourra en chrétien en pardonnant à ses ennemis. Alors que la foule, compatissante murmure sur son passage, Rodolphe tient les yeux baissés Il s’arrête. Subitement, le frère vengeur s’avance vers lui et…
Est-ce de l’émotion, est-ce de la maladresse. Le coup a glissé sur le « palenk » ! Au lieu d’abattre la tête de Stadler, le sabre du portier s’est retourné contre lui. Il s’est blessé lui-même à la cuisse droite. Il souffre horriblement et le sang s’échappe de la plaie. Il demande un médecin et laisse la triste cérémonie se dérouler sans lui.

Le peuple manifeste. Bien des assistants qui désapprouvent cet acte, s’écrient que Stadler n’est pas criminel. « C’est la justice divine, ajoutent-ils. Le Suisse a eu raison de se défendre ! Grâce pour le Suisse ! Grâce pour l’étranger ! »

Afin d’éviter une émeute, les gardiens reconduisent Stadler en prison. Rodolphe, avec émotion, répond aux ovations qui lui sont adressées tout le long du chemin. Il revoit sa cellule qu’il pensait avoir quittée à jamais…
Le roi de Perse, mis au courant de l’incident, rappelle Stadler. Il tente une suprême fois de faiblir sa résistance. Irréductible, son ancien protégé se contente de secouer la tête. Non, la vie ne lui a pas été rendue pour qu’il trahisse sa religion.
– Tu ne comprends donc rien aux volontés d’Allah ! s’écrie le roi. C’est un miracle que tu sois vivant ! Il est temps de te décider ! Je te double la somme que je t’offrais. C’est 300,000 écus que je te donnerai si tu m’écoutes !
Le Suisse d’Ispahan, qui a maintenant trente-deux ans, a vieilli de plusieurs années depuis sa dernière entrevue avec le roi. Il a connu les affres de la mort. Il a réalisé le prix de la vie. Quand le geste fatal a été détourné, lui aussi a cru au miracle. Mais toutes ces émotions n’ont fait que fortifier son courage.

– Sire, j’ai vécu en chrétien, je mourrai en chrétien. Je vous remercie de votre offre. Je ne peux acheter votre grâce aux dépens de la grâce de mon Dieu.

– Alors que ton sang retombe sur toi et non sur moi ! lui jette le roi déçu. J’ai tout tenté pour te sauver !

Pour la deuxième fois, Stadler est reconduit sur la place publique. Il a demandé comme suprême faveur qu’on lui ôte le « palenk », de peur qu’il ne détourne le coup fatal. Il meurt avec bravoure, acclamé par le peuple impuissant, hué seulement par les disciples du premier ministre.

Le roi avait ordonné à tous les chrétiens d’Ispahan d’aller recueillir le sang de celui que rien n’avait pu détourner de sa religion. Aussi avec des mouchoirs brodés, vint-on essuyer ce sang si précieux. Un mouchoir se vendit 1500 écus. Les honneurs de la sépulture furent rendus à l’illustre étranger.

Quelques jours après sa mort, la montre du roi s’arrêta. Scha-Sophi fit venir le domestique de Stadler qui ne put trouver la cause de ce dérangement. Dans un mouvement de colère, le roi jeta la montre à la tête de son premier ministre en lui disant : « Chien que tu es ! Tu mériterais que je te fasse éventrer pour m’avoir empêché, par tes maudits conseils, de sauver mon horloger ! »
Puis le Scha jura qu’il ne ferait plus mourir aucun chrétien pour cause de religion.

Dans le faubourg de Zulpha, un monument funéraire fut élevé à la mémoire de Rodolphe Stadler, l’horloger d’Ispahan. Quatre colonnes de pierre polie supportent un dôme à grande allure. Tombeau de grand seigneur ? Non. Les chrétiens nombreux qui se sont rendus sur ce lieu du pèlerinage, ont emporté quelques pierres du monument. Ils reconnaissent en ce Suisse un martyr de la religion et le vénèrent depuis plus de trois cents ans.

Lucques Monnier.
Texte paru dans le Journal Suisse d’horlogerie et de bijouterie de juin 1946