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« Simple composant d’habillage », « point faible de la montre », « petit bouton », la couronne est la mal-aimée de l’horlogerie. Elle se bat pour dépasser les idées reçues et se rendre plus utile, plus technique, plus noble.

La couronne telle que nous la connaissons a été inventée par Patek Philippe entre 1844 et 1845. Auparavant, le remontage et la mise à l’heure se faisaient à travers le cadran, directement dans le barillet et sur la roue des minutes. S’il existait une excroissance à la montre de poche, il s’agissait de la bélière, point d’attache de la chaîne. Puis la marque genevoise décida qu’un point d’entrée unique allait permettre le remontage sans clé, juste avec les doigts. Ainsi est née la couronne. Puis en 1847, Jaeger-LeCoultre la fait travailler en coordination avec un poussoir qui bascule de remontage à mise à l’heure. En tenant ces deux rôles à la fois, elle permit enfin que les boites de montre restent closes. Globalement, dans le premier quart du 20e siècle, la montre moderne est définie dans ses grandes lignes : boite fermée (mais pas étanche), remontée et mise à l‘heure par la couronne, munie d’anses pour être portée au poignet et de format compact.

Risques
Cet accès direct à l’intérieur du mouvement a surtout contribué à faire sortir la montre de sa préhistoire technique. La couronne est depuis devenue un des points faibles de la montre. Ce n’est pas de sa faute, mais plutôt une conséquence de sa nature d’interface : le responsable des problèmes de la couronne, c’est le porteur de la montre. Nonobstant les problématiques de défauts de fabrication, elle périt de la main qui la porte. On ne compte plus les tiges arrachées parce qu’on a tiré dessus comme une brute. Tordues parce que le remontage a été fait au poignet, en tournant la couronne d’un seul doigt, ce qui fait pression sur la tige. Cassées à cause de la corrosion, sans parler des boîtes inondées… Bref, la couronne avait besoin de monter à bord du train d’innovation qui emmène l’horlogerie contemporaine vers des sommets de technicité. Quelques tentatives modestes ont eu le mérite d’exister. Par exemple, Sinn produisait pour Bell&Ross une couronne télescopique, le T-Crown System. Elle se rétractait pour ne pas gêner le poignet et évitait de casser en cas de choc. Chez Jaeger-LeCoultre, on utilise depuis longtemps une couronne sur le fond de boîte (avec le minuscule calibre baguette ref. 101). Moins proéminente, elle est aussi plus difficile à rendre étanche.

Hermétique
La seconde fonction de la couronne est de limiter le contact entre intérieur et extérieur, de réduire les entrées d’air et avec lui, de poussière et d’humidité. L’étape suivante à consisté à passer de goulet d’étranglement qui réduit les intrusions à une fermeture efficace. Nous vivons avec nos montres et en attendons un minimum de résistance aux éléments. Quand on se lave les mains est un minimum, quand on prend une douche aussi, sans parler de plongée. L’invention de l’étanchéité est essentiellement due à Rolex. Des modèles à bouchon de liège avaient été utilisés, on en imagine la durabilité, avant que Rolex n’imagine un filetage qui permit de visser un tube sortant de la boite dans l’intérieur de la couronne. A l’époque, l’usinage d’une telle pièce n’avait certainement rien de facile. Panerai a longtemps contourné l’obstacle en maintenant la couronne en place par un levier extérieur, principe de la Luminor. Pour passer à l’étape suivante, Rolex imagina des joints plastiques, écrasés par vissage, qui lui permirent d’imaginer des montres pionnières des grandes profondeurs. Mais surtout, c’est la vocation de marque à fort volume de Rolex qui a répandu son invention, qui devient ensuite un standard. Elle porte aujourd’hui le nom d’OysterLock.

Boite de vitesse
Depuis, la couronne n’avait pas vraiment changé. L’invention la plus importante de ces dernières années est le fait de Renaud et Papi, filiale motoriste d’Audemars Piguet et responsable de la fabrication des mouvements compliqués de Richard Mille. Ce dernier est le principal utilisateur du sélecteur de fonction. Au lieu d’intégrer le changement de fonction de la couronne dans la longueur de sa tige (principe du pignon coulissant) il consiste à créer un embrayage multiposition piloté par celle-ci. En la pressant, on passe du point mort (position neutre N) à la première vitesse (remontage W, pour winding) et à la seconde (réglage de l’heure, H). En la tournant, on effectue l’opération désirée. Ce système est si pratique qu’il a depuis été employé par Grönefeld, Ulysse Nardin sur son calibre UN-300, par Blancpain sur le 5254DR qui équipe sa Villeret Demi-Fuseau ou encore par Jaeger-LeCoultre. Dans la Master Compressor Extreme Lab 2, on bascule entre remontage (N), heures (Set) et second fuseau horaire (GMT).

No pull, double pull

Les solutions les plus pratiques consistent à contrôler les manipulations de la couronne, en les supprimant ou en figeant la séquence de sa manipulation. Richard Mille a imaginé la couronne qui ne se tire pas, mais travaille en coordination avec un poussoir. C’est lui qui commande le sélecteur de fonction et permet à la couronne de travailler dans une seule position. Intégré dans la RM037, ce système est encore la meilleure des garanties contre les erreurs. Et il est plus simple d’étancher un poussoir qu’une couronne, dont la géométrie et les fonctions sont bien plus complexes. De son côté, H. Moser et Cie a imaginé une solution pour régler les problèmes de position de la couronne. Quand elle possède trois positions, la tirer pile à la deuxième est quasi impossible. On atterrit presque toujours à la troisième. Dans tous les calibres de la marque de Schaffhouse, on a beau tirer comme un forcené sur la couronne, elle arrive forcément en seconde position. Après un temps, on peut retirer dessus pour l’amener en troisième position. Ce système « double pull crown » est généralisé à toutes les montres de la marque.

Contrôle de force
Restait une dernière modification substantielle à apporter, liée au remontage. Les montres à remontage manuel font cohabiter deux types de ressort moteur. Le premier se bloque quand il est remonté à fond. On le sent sous le doigt. La consigne est de ne pas forcer pour éviter de le déformer ou de casser le remontoir. Mais le mal est vite fait. Le second type est à bride glissante : l’extrémité du ressort totalement enroulé glisse le long de la paroi interne du barillet. Ce système est fiabilisé car il sert pour les montres automatiques, mais nécessite une lubrification importante et crée également une usure. La solution se nomme couronne dynamométrique. Un dispositif logé dans la couronne mesure le couple exercé et la résistance qui lui est opposée par le rouage. Quand la montre est remontée, la couronne patine automatiquement et cesse de transmettre de la force. Encore une fois, la généralisation de ce dispositif pratique est du à Richard Mille. Il est également utilisé dans les séries Bugatti de Parmigiani Fleurier ou la Dualtow de Christophe Claret.

Maximum 3
Cette révolution fonctionnelle possède un second visage, qui vise à rendre plus ergonomique le fonctionnement d’une des complications les plus classiques qui soient, le quantième perpétuel. Normalement, chaque indication du QP est modifiable par un poussoir correcteur sur le flanc de boite. Mais on ne sait jamais lequel commande quoi, leur manipulation raye la boite… Bref, le QP, à régler, c’est pénible. Ulysse Nardin s’approche d’une solution avec son calibre UN-32, déjà ancien. Il autorise 5 réglages différents à la couronne. Pour le mois et l’année, il faut faire avancer le quantième, qui entraine rapidement le reste des indications. En termes de praticité, on n’y est pas encore… La couronne ne peut compter plus de trois positions, dont deux tirées. Au-delà, il faut passer à autre chose. Le sélecteur de fonction semble être la solution du moment. Reste à le combiner avec des mécanismes plus sophistiqués, aux indications plus nombreuses qu’aujourd’hui. Le quantième perpétuel est certainement la complication qui en a le plus besoin. Jusqu’à ce qu’une nouvelle invention, solution ou combinaison de systèmes préexistants prenne le relais et change, à nouveau, l’état de l’art horloger.

Par David Chokron